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La page se construit peu à peu…

Le monde tel qu’il va (mal)
De très nombreuses propositions, plus nombreuses d’année en année comme si le théâtre devenait de plus en plus visiblement cathartique, apportent des spectacles qui « chacun à sa manière interrogent notre monde, ses maux, ses fragilités mais aussi ses perspectives et ses possibles ! », comme le souligne une des attachées de presse fidèles du festival.
Parmi les problématiques actuelles, l’écologie et notre propre responsabilité tiennent une place de choix, dans La plaidoirie des forêts (Buffon).
L’urgence climatique se voit à travers les yeux d’une enfant, et pour le jeune public, dans Ici commence la mer (Train bleu, le Parvis) ou Climax, énorme succès depuis plusieurs années (Girasole). Dans le tumulte du monde, il n’est jamais trop tôt pour sensibiliser les enfants à la non-violence (La ballade de Jules, Grand Pavois). Car les sensibilités s’exacerbent, les extrêmes se durcissent, le racisme se banalise (Orphelins, Factory), l’embrigadement tisse sa toile – même s’il est mis en parallèle avec le pardon, après l’attentat (22 minutes, de et avec Benoît Soles, Actuel), la radicalisation s’installe sournoisement, chez les filles aussi, invisible parfois même aux amies les plus proches (Romance, Train bleu-Maif). Les guerres ont rarement été aussi nombreuses, et terriblement banalisées, et les enfants en sont les premières victimes (Enfants fantômes, Porte Saint-Michel) ; la situation de Gaza (Gaza, Saint-Martial ; Ulysse à Gaza ; sous peu notre compte rendu) et de l’Ukraine (Carnets d’Ukraine, de Michel Hazanavicius, Chêne noir) – parmi tant d’autres conflits – notamment est stigmatisée. Le thème du viol et du consentement ne pouvait pas ne pas s’inviter dans une époque où les médias se sont heureusement emparés des secrets enfouis, et où la parole théâtrale est elle-même libératrice (Les Glaces, @Patrick Galbats, Le 11 ; sous peu notre compte rendu). Et c’est aussi à hauteur d’enfant que se vit, avec lucidité et douleur, l’écroulement du monde (Lichen, Artéphile ; sous peu notre compte rendu) ; un écroulement – nucléaire ? – auquel on risque de ne pouvoir survivre (Après la fin, Albatros) ; le regard d’un enfant qui va aussi faire basculer une vie, en 5 secondes (Manufacture) ; à moins que ce ne soit justement des enfants qui trouvent un sens à la vie (Le chant de la baleine, Alya ; ou Le garçon nuage, Scala). Quand les adultes ne cessent de fermer les yeux (Rencontre avec Snowden, La Factory). Le monde économique lui-même broie l’individu (Made in France, largement moliérisé, Le 11). La dérision peut-elle vraiment nous sauver (Ubu roi, Chêne noir), la bouffonnerie peut-elle nous mettre en garde (Ubu président, Balcon) ?
Les migrations, et, très concrètement, le sort des hommes et des femmes qui vivent ces situations et luttent pour eux et leurs enfants, nous interpellent dans À vau l’eau, chemins d’exil 15h45, à partir du témoignage bouleversant d’une réfugiée. On ne peut méconnaître également les diasporas, ici algérienne (CDG-Boumédiène, Factory). Mais l’horizon peut s’ouvrir sur un ciel plus clair (Pays bonheur, Scala) ; et tisser des ponts improbables d’où naîtra la richesse du coeur, aujourd’hui et demain (Le syndrome d’Ulysse, Balcon).
C’est peut-être l’univers de l’hôpital qui force l’ultime frontière entre dehors/ dedans ; surtout quand la comédienne est aussi médecin (Tous les 18 jours, Pierre de Lune) ; un univers où se jouent encore de terribles violences, gynécologiques ou obstétricales, totalement occultées (Le choeur des femmes, Artéphile). Dedans-dehors, c’est aussi la problématique de la prison, concrète ou métaphorique (A l’ombre d’un réverbère, Carmes ; ou Intramuros, d’Alexis Michalik – dont une autre pièce, Passeport, récit d’exilés, vient d’être interdite à Castres, ville nouvellement passée au RN -, Chêne noir ; sous peu notre compte rendu).

Le monde intérieur, corps et âme
Un Alzheimer précoce, avec la belle épopée de liberté dans Tout le bleu du ciel (Chêne noir), une pathologie peut-être liée à l’environnement, une des nombreuses maladies auto-immunes, comme Hépatik Girl (La Scala-Provence, 13 et 20 juillet seulement) ou Rosy & Moi -274 jours (création, Luna), qui marie les deux sujets précédents, avec l’autobiographie tonique d’une jeune femme atteinte d’une maladie auto-immune incurable, qui défie le destin en partant à l’aventure ; le XIXe siècle s’était lancé dans la connaissance et la prise en charge de pathologies comme l’hystérie (L’indiscipline, Luna ; sous peu notre compte rendu). Et quand le handicap vous entraîne à bousculer les montagnes, cela donne la première femme paraplégique au monde pilote de voltige, une autobiographie auto interprétée magistralement (Voltige, Balcon).
Et si l’on ouvrait les yeux sur la fragilité de la psychè humaine ? C’est le cas du Silence de Claire Lagrange, où le mal-être adulte s’enracine en filigrane dans les traumatismes de l’enfance (Doms) ; Un burnout ? Oui… Et donc ? – titre explicite s’il en est ! – envisage pour sa part autant les mécanismes de l’emprise que les façons de s’en prémunir (St-Michel). Moins prégnant peut-être, on peut se demander comment se risquer vers l’extérieur quand on est enfermé dans sa zone de confort (La Panade, Episcène); et comment faire face aux peurs qui nous assaillent (La Clairière, Factory/Oulle) ? Terrible par ailleurs, le parcours de vie – encore une autobiographie – d’un être cassé par la vie dès son enfance, et qui deviendra un adulte « défoncé » (Le 11).
Et si l’on ouvrait les yeux aussi sur l’hypersensibilité, de moins en moins ostracisée, mais à peine mieux prise en compte (Dans ma bulle, dès 5 ans, Marelle Teinturiers) ? Et quand les cartes sont brouillées et les frontières poreuses entre réel et virtuel dans les jeux vidéo, on arrive à L’opium réside dans les pixels (Scierie, sous peu notre compte rendu).
Et si le monde d’aujourd’hui nous amenait à redéfinir les cadres ancestraux, les sentiments immémoriaux, comme celui de l’amour : comment aime-t-on aujourd’hui ? Le mot et la chose sont-ils des révélateurs du contexte historiques ? (Une Rose plus rouge, Manufacture IM, 4-21 juillet ; sous peu notre compte rendu). Et quand les années sida ont définitivement changé le regard… (Garçon fièvre, Train bleu).
Le mal-être adolescent, sujet intemporel, se double aussi de la nécessaire recherche d’une nouvelle masculinité, dans La loi du désir (Reine Blanche) ; en mode plus léger, la recherche d’identité s’incarne dans Le complexe des homards (Scierie) ; et quand l’adolescent se met au pluriel, dans le groupe explosif que constitue une classe, il en arrive à la provocation, autre appel à la tendresse, Sens la poudre sous ma peau (Verbe incarné) ; de même dans un centre pour ados, Ecoutez leur silence (Factory). Plus sombre encore, les plus jeunes peuvent être confrontés au deuil ; c’est un théâtre de marionnettes et d’objets qui les accompagnera, à partir de 5 ans (Au ciel, Fabrik). « La mort, la dépression et la relation dysfonctionnelle avec un parent », toutes ces faiblesses qu’on vivait naguère dans la honte, dès 9 ans on peut les aborder avec bienveillance (Tadam, Présence Pasteur).
Des sujets qui sont au confluent de la prouesse technologique et de la recherche médicale, et de l’interrogation éthique :
- La PMA, située plus largement dans la perspective de la création de la vie, dans Chimère (Halles)
- La réanimation et greffe extra-corporelle dans Les Frottements du cœur (dès 2024, et nommé aux Molières 2026).
- Ou l’infertilité du couple, confrontée aux injonctions sociales et à la foi religieuse, dans Couleur Framboise (un spectacle d’humour, à partir de 14 ans, avec Mehdi Djaadi qui ose bousculer avec des sujets… épineux ! Scala-Provence).
Ou des sujets encore largement ostracisés, comme l’accompagnement sexuel des handicapés, traité avec une grande délicatesse (Toutes les autres, Artéphile). Sujets de société les plus douloureux, avec l’inceste (La Nuit se lève, Carmes ; Les gestes d’après, Artéphile), l’enfance abusée (Les chatouilles, Chêne noir ; sous peu notre compte rendu), le harcèlement scolaire dans Le petit poney (Cadencia), un spectacle très dur sur un enfant moqué à cause de son sac estampillé « My little poney » et amené à l’inéluctable geste définitif ; Enfance heureuse, en antiphrase, évoque la violence ordinaire avec un humour grinçant (Atelier florentin) ; plus terrible encore, Vous parler de mon fils (Transversal) évoque la même thématique d’un père qui n’a rien vu venir de la détresse profonde de son enfant. En 2021 nous avions vu Sales gosses sur la même thématique, alors moins médiatisée.
D’année en année, les thèmes de souffrance au Festival Off semblent de plus en plus nombreux – à moins que le contexte géopolitique et humain ne nous y rende plus sensibles ? -, et leur vertu libératrice est potentialisée par l’omniprésence du témoignage, la prégnance bouleversante de la parole, de plus en plus autobiographique.
Propositions non exhaustives ; vous pouvez compléter en commentaire de bas de page.
Geneviève & Christèle
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