Festival d’Aix-en-Provence : reprise du Requiem de Mozart dans le spectacle d’art total de Romeo Castellucci, toujours déraisonnable

Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart, Festival d’Aix-en-Provence au Théâtre de l’Archevêché, lundi 6 juillet 2026
Direction musicale, Raphaël Picho.; Mise en scène, décors, costumes, lumières, Romeo Castellucci. Chorégraphie, Evelin Facchini. Dramaturgie, Piersandra di Matteo. Collaboration à la mise en scène, Silvia Costa
Soprano, Mélissa Petit. Alto, Beth Taylor. Ténor, Duke Kim. Basse, Alex Rosen.
Chœur et Orchestre : Pygmalion
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Voir aussi, du Festival d’Aix-en-Provence 2026, Accabadora et la Flûte enchantée

Le Festival d’Aix-en-Provence reprend le spectacle de Romeo Castellucci, créé ici-même à l’été 2019 et qui a tourné dans différents théâtres depuis lors. (Notons que le Requiem de Verdi a été donné, lui, au Festival de Pâques de cette même année 2026). On retrouve ainsi cette représentation d’art total confiée à l’artiste italien, celui-ci prenant en charge mise en scène, scénographie, costumes et lumières. Le rideau se lève sur une chambre désolée, un lit, une table de nuit, une femme âgée fume en regardant la télévision. Elle se met au lit pendant qu’on entend un chant grégorien anonyme « Christus factus est », provenant de choristes situés à l’intérieur du bâtiment, dans une acoustique qui rappelle une cérémonie d’église. L’orchestre entame ensuite l’hymne maçonnique composé par Mozart « Meistermusik », K 477B, en lien avec l’ambiance funèbre qui s’installe sur le plateau : quatre hommes portent des drapeaux noirs, d’autres recouvrent l’ensemble du mobilier de draps noirs, comme pour veiller un mort. La femme a disparu, comme engloutie, on emporte le lit et une jeune fille en tombe au sol.

Le troisième extrait est un « Miserere » a cappella, toujours de la main de Mozart, avant le démarrage du Requiem proprement dit. Changement d’ambiance, on retire les tentures noires et le blanc apparaît, pendant que les choristes dansent en ronde autour d’une jeune femme. C’est aussi le début de la projection en fond de plateau de « l’Atlas des grandes Extinctions », soit une succession inarrêtable de noms donnés à lire aux spectateurs tout au long de la soirée. Tout y passe dans un ordre plus ou moins aléatoire, ce sont ensuite des lieux, des évènements, l’énumération de « religions éteintes », des « œuvres d’art disparues », jusqu’aux extinctions « de la Faim », « de la Politique », « du Jaune », « de la musique », « de toi face à moi »… et l’on en passe.

Un spectacle qui tente d’embrasser l’humanité et sans doute au-delà, d’ailleurs souvent plus proche de la vie que de la mort associée d’ordinaire au Requiem. Le « Dies irae » est ainsi fêté et dansé joyeusement par les choristes, très loin de l’atmosphère habituelle du « jour de colère ». On reste dans le Requiem avec « Tuba mirum », qui impose aux solistes et choristes une chorégraphie serrée, puis un « Rex tremendae » encore plus sautillant, parfois au bord de l’ivresse. La direction musicale de Raphaël Pichon, aux commandes de son ensemble Pygmalion, est généralement rapide pendant la représentation, mais encore plus alerte sur ces passages.
Plusieurs extraits extérieurs au Requiem sont ajoutés, comme lorsqu’un jeune garçon joue au football avec un crâne, puis chante le « Solfeggio en fa majeur » (repris dans la Messe en ut mineur de Mozart), dans une remarquable précision musicale.

La chorégraphie prend davantage d’importance dans le « Recordare » – des habits et danses, bras en l’air, qu’on pourrait voir en Grèce ou en Turquie – puis dans le « Confutatis » illustré par une double ronde très gaie. On verse sur une fillette du liquide jaune (huile ou miel), puis un autre rouge (du sang ?), tandis que sont apportés sur scène des arbres et des sacs de terre. Après le « Lacrimosa », l’appendice « Amen » (fugue esquissée par Mozart, mais non retenue dans la version du Requiem établie par Süssmayr) se conclut par une chute au sol, collective et brutale. S’ensuit un passage sans musique, sans paroles, trois hommes nus passent puis stationnent autour d’un feu, d’autres se roulent dans la terre, puis de la peinture est projetée sur la paroi du fond. Plus tard, pour le « Benedictus », une voiture accidentée est amenée en avant-scène et un ostensoir géant descend des cintres. Chaque choriste vient stationner devant la voiture, dans une pose de piéton accidenté, puis va s’allonger à terre au fond. On arrache plus tard les tentures blanches pour découvrir du noir et la date du jour « 6 juillet 2026 », l’ensemble des choristes se met à poil dans un atmosphère sombre, avant que le plateau ne se redresse à la verticale, faisant glisser au sol l’ensemble des matériaux arrachés, les vêtements et la terre. Un doux a cappella « In Paradisum » est chanté par le jeune garçon, des choristes lui faisant écho à l’intérieur du bâtiment. Des femmes de différents âges entrent en scène, comme après une apocalypse qui pourrait marquer l’extinction de notre planète, dont une maman et son bébé. C’est ce dernier qui reste seul en scène, jouant à plat ventre avec son joujou lorsque le rideau se baisse dans un silence absolu, digne d’un recueillement et concluant une réalisation visuelle très forte.
Les quatre choristes forment un ensemble cohérent, l’alto Beth Taylor chantant le numéro ajouté « O Gottes Lamm », aux côtés de ses partenaires la soprano Mélissa Petit, le ténor Duke Kim et la basse Alex Rosen, celui-ci légèrement en difficulté dans son registre aigu en fin de représentation. Mais la palme revient sans conteste au Chœur Pygmalion qui réalise une performance d’exception, à la fois vocale, artistique, physique, chorégraphique. La qualité des dynamiques, des couleurs, des nuances, la cohésion d’ensemble, ne sont jamais mises à mal, malgré les exigences, parfois un peu folles, de la mise en scène.
I.F. / F.J. © Monika Rittershaus
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