Aux Chorégies d’Orange, la voix de Nadine Sierra plane dans l’amphithéâtre

Samedi 27 juin 2026, théâtre antique d’Orange. Chorégies 2026. Récital
Nadine Sierra, soprano. Bryan Wagorn, pianop
Gounod, Roméo et Juliette « Je veux vivre ». Puccini, La rondine « Chi il bel sogno di Doretta ». Charpentier, Louise « Depuis le jour ». Puccini, Manon Lescaut, intermezzo (piano). Gounod, Roméo et Juliette « Dieu ! Quel frisson court dans mes veines ! ». Donizetti, Don Pasquale « Quel guardo il cavaliere… So anch’io la virtù magica ». Bellini, La sonnambula « Care compagne ». Chopin, Nocturne op. 27 n°2 (piano). Donizetti, Lucia di Lammermoor « Regnava nel silenzio ». Verdi, La Traviata « É strano… Ah fors’è lui … Sempre libera ».
Bis : Eduardo di Capua et Alfredo Mazzucchi, « O sole mio ». George Gershwin, « Summertime ». George Cukor, My Fair Lady « « I Could Have Danced All Night ». Puccini, Gianni Schicchi « O mio babbino caro »
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La dernière venue de Nadine Sierra sur la scène du Théâtre antique d’Orange remonte à 2017, elle y interprétait alors Gilda dans Rigoletto, en remplacement de dernière minute, et elle avait mis tout Orange sous son charme éblouissant (nous y étions). Comme au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence en avril dernier, elle se présente ce soir en récital accompagnée par le pianiste Bryan Wagorn, les deux artistes étant en fait amis depuis une vingtaine d’années, depuis leur fréquentation commune du conservatoire. Ce lien particulier nous garantit de fait une complicité, une osmose artistique qui ne se démentira pas tout au long de la soirée. Mais le musicien nous montre également son talent personnel au cours de deux extraits instrumentaux, d’abord en jouant l’intermezzo de la Manon Lescaut puccinienne. L’interprète restitue les belles mélodies, y compris la dernière dont s’est très fortement inspirée la musique du film Star Wars, mais le piano seul ne peut pas vraiment rivaliser avec le souffle d’un orchestre complet pour les pages de plus grande ampleur. En seconde partie, le Nocturne de Chopin est aussi un beau moment, dans l’acoustique absolument remarquable du théâtre antique, acoustique exceptionnellement forte et sèche en ces journées de canicule.

Avant cela, Nadine Sierra entame son programme avec la Valse de Juliette de Gounod, où l’on apprécie la qualité du français, l’agilité déliée et les aigus faciles. Elle reviendra à ce personnage pour conclure une courte première partie (moins de 30 minutes, applaudissements et longues entrées et sorties de scène compris) avec le plus dramatique Air du Poison, où elle tient très généreusement la dernière note « Je bois à toi ». Le grand air de Magda « Chi il bel sogno di Doretta » dans La rondine de Puccini est l’occasion pour la chanteuse de jeter un coup d’œil amusé vers le ciel et ces nombreux martinets très bruyants qui volent au-dessus du théâtre antique… après tout, « La rondine » n’est rien d’autre que « L’hirondelle » ! La voix emplit sans difficulté jusqu’aux derniers gradins de l’amphithéâtre, dans un bon dosage de vibrato, qualité encore développée pour le grand air de Louise de Charpentier, sans doute l’un des meilleurs passages de la soirée, rôle chanté lentement et avec émotion, qu’on imagine volontiers idéal pour la soprano.
Le programme s’avère davantage belcantiste après l’entracte, Amina de La sonnambula de Bellini lui convenant mieux, selon nous, que Norina du Don Pasquale de Donizetti, pouvant mieux valoriser chez la première des récitatifs expressifs, des trilles plus subtils, de beaux silences aussi, en accord avec le pianiste. La cabalette bellinienne « Sovra il sen la man mi posa » est conduite avec agilité et un bon abattage pour les passages les plus fleuris, même s’il y manque un soupçon des ornementations qu’on peut entendre habituellement de la part des interprètes purement belcantistes. Autre rôle emblématique du répertoire, le premier air Lucia di Lammermoor de Donizetti est idéalement fluide et précis dans les vocalises, notes piquées et grands intervalles. A la place de « Casta Diva » imprimé dans le programme de salle, la soprano indique au public que, si elle a annulé sa participation à La Traviata à Orange dans une semaine (ayant refusé une version concertante, et compensant par ce récital, NDLR), elle tient néanmoins à offrir au public la longue scène de Violetta en fin de premier acte, depuis « È strano ! è strano ! », en passant par « Ah fors’è lui », jusqu’au feu d’artifice final « Sempre libera » : la voix développe un confortable format de soprano lyrique, mais le contre-mi bémol conclusif, note non écrite par Verdi mais régulièrement tentée par les plus braves sopranos, n’est pas émise ce soir… contrairement à Aix-en-Provence début avril dernier.

Quatre bis sont accordés, en commençant par « O sole mio », régulier cheval de bataille des ténors, puis « Summertime » où l’accompagnement du piano seul se rapproche de l’orchestration originale et la voix plane à nouveau dans les airs, avec de petits accents davantage jazzy à l’émission un peu plus dans le masque. On reste dans le répertoire anglo-saxon avec « « I Could Have Danced All Night » extrait du musical My Fair Lady, puis on conclut en italien avec le plus doux « O mio babbino caro », tiré de Gianni Schicchi de Puccini, qui enchante les oreilles et les esprits. Qui sait, il n’est pas interdit d’espérer entendre Nadine Sierra revenir à Orange dans un futur rôle lyrique, elle qui semble apprécier le lieu et son acoustique naturelle d’exception. On ose parier que le nouveau directeur relèvera le défi…
I.F. & F.J. © Philippe Gromelle
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