
Vendredi 3 avril 2026, 20h, Opéra Grand Avignon
Orchestre National Avignon-Provence. Débora Waldman, direction. Aude Extrémo, mezzo-soprano
Gustav Mahler, Lieder eines fahrenden Gesellen. Gustav Mahler, Blumine. Charlotte Sohy, Trois chants nostalgiques. Charlotte Sohy, Les trois anges – Ton âme. Wolfgang Amadeus Mozart, Symphonie n° 41 « Jupiter »
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« Les trois anges » : sortir des sentiers battus, puis revenir à Mozart, un concert d’une haute qualité
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Bis repetita… le programme de salle se limitait, à nouveau, à un marque-page énonçant, après une courte introduction en caractères bien minuscules, la distribution et les titres, sans plus, des œuvres proposées. Tant pis pour ceux qui n’ont pas les moyens de lire un QR-code renvoyant, je ne sais, à quelles informations, ou n’ont pas eu la possibilité ou la précaution, préalablement au concert, de rechercher par eux-mêmes à se renseigner, le site internet de l’orchestre ne nous apprenant rien de plus, tant sur les artistes que sur les œuvres interprétées et ne nous proposant aucun des textes chantés. Ainsi, à titre d’exemple, les Lieder de Mahler, initialement écrits pour baryton, étaient annoncés dans un arrangement de Michel Galante, sans aucune information sur cet arrangeur, probablement un compositeur et chef d’orchestre américain, ni sur ce en quoi il consiste.
Cela dit, sortir des sentiers battus est une bonne chose. Les deux œuvres de Mahler ne sont pas des plus connues et jouées, bien que Blumine ait une certaine tendance aujourd’hui à sortir de l’oubli, et Charlotte Sohy, l’une des compositrices préférées de Débora Waldman, reste encore à découvrir. Nous rappellerons ici le CD paru en 2022, consacré à la compositrice, avec, pour l’œuvre orchestrale, les mêmes interprètes que ceux de la présente soirée.
Mais une telle démarche, malheureusement, n’attire pas les foules, et trop nombreux étaient les fauteuils vides, Mozart n’ayant pas réussi, à lui seul, à les remplir un peu plus.
Mahler ouvrait donc le concert, avec des œuvres évoquant quelque peu sa première symphonie. Les thèmes des Lieder 2 et 4 seront en effet réutilisés dans le 1er et le 3ème mouvements ; quant à Blumine (mot inventé par le compositeur sur la base de Blume, la fleur), mouvement initialement écrit pour la musique de scène d’un poème d’un nommé von Schaffel, Der Trompeter von Säkkingen, il fut introduit comme 2ème mouvement de la symphonie, avant d’en être rapidement écarté. Ecrit pour un petit ensemble, Mahler le considéra insuffisamment symphonique et ne s’accordant pas avec le reste de l’œuvre, à l’orchestration plus imposante, ce que la critique ne manqua pas, non plus, d’observer.
Pour en rester sur Blumine, j’avoue un faible pour ce mouvement et son thème à la trompette, que le soliste maîtrisa sans problème, mais que j’eusse préféré moins dominateur, plus doux et retenu. Sachant qu’il s’agissait, à la base, d’une sérénade adressée par un trompettiste à sa bien-aimée, l’interprétation aurait gagné à un peu plus de fluidité et de sentimentalité.

Les Lieder de Mahler et les mélodies de Sohy furent, eux, magistralement interprétés, la voix d’Aude Extrémo – qu’on avait déjà entendue en 2023 avec ce même orchestre, placé sous la direction de Jean-François Heisser, ainsi que dans un concert Voix solidaires – convenant parfaitement aux intentions émotionnelles voulues par les compositeurs. S’il nous est difficile de nous prononcer pour l’allemand, on pourra cependant lui reprocher, pour les textes français, une diction pas toujours compréhensible, ce qui, en l’absence de programme donnant les textes, constitue une gêne à la pleine appréciation de la qualité de l’interprétation. Mais, de toute évidence, la mezzo vit intensément ses textes. Sa voix chaude et puissante cohabita aisément avec un orchestre expressif, dynamique, souple et précis, aux lignes claires, jamais dominée ni couverte par lui. Elle sait être sombre, grave dans les instants de désespoir et de douleur exprimés par notre voyageur errant, dans la nostalgie et la mélancolie des poèmes de Cyprien Halgan et Camille Mauclair traités par Sohy, plus légère, lumineuse ou éclatante dans les souvenirs heureux et les élans plus optimistes ou descriptifs qui s’y viennent glisser.
Des Lieder de Mahler, le plus marquant fut sans doute le troisième, « Ich hab’ ein glühend Messer », avec ce « O Weh ! » répété, intense expression de douleur. Mais on retiendra aussi le dramatique et sombre premier, l’expressivité et la rêverie nostalgique du deuxième, la lente marche funèbre du dernier, s’achevant dans un apaisement fataliste.
Les chants et poèmes chantés de Charlotte Sohy sont bien, eux, dans la lignée des mélodies françaises pour orchestre et y méritent largement leur place. C’est une nostalgie qui fut bien rendue par nos artistes qui imprègne les trois chants, avec une forte expression des sentiments, jusqu’à la détresse parfois, comme dans le premier, « Pourquoi jadis t’ai-je trouvé ». La voix raconte, utilisant sa puissance dans les climax douloureux, l’orchestre accompagne, commente, crée l’ambiance, comme l’évocation permanente de la pluie dans le second, « Le feu s’est éteint, je frissonne ». Quant au troisième, « Sous ce ciel d’hiver », il reste bien dramatique, malgré le rappel de souvenirs heureux.
Le poème chanté « Les trois anges » est plus apaisé, plus méditatif, pour nous laisser dans l’interrogation. Enfin, le chant tourmenté de « Ton âme » s’achève sur un point de suspension.
De tout cela, Débora Waldman dosa bien l’ensemble, les tempi, les dynamiques, les nuances, les contrastes. La force, l’intensité de l’interprétation de ces œuvres de Mahler et Sohy par Aude Extrémo et les musiciens de l’ONAP ne pouvaient qu’engendrer une vive ovation de la part du public, curieusement… de courte durée.
Il revenait à Mozart, avec sa Jupiter, de changer quelque peu l’atmosphère et de nous ramener vers des sphères plus optimistes et lumineuses. Le premier mouvement, dirons-nous, nous laissa plutôt perplexe : le choix d’un allegro très vivace, des silences trop marqués, des contrastes trop forts, nous aurions souhaité plus de grâce et de finesse, souhaits auxquels la suite répondra à merveille. L’andante, bien dosé, chantant et expressif, nous enveloppait d’une sérénité à peine troublée par un moment de tension. Le menuet, parfaitement abordé, rendait toute sa grâce. Le final enfin, avec ses sections fuguées, rapide, dynamique, aux lignes nettes, délivrait sa course conquérante et optimiste, pleine de vie.
Le public, enthousiaste, laissait éclater une longue ovation, qui voyait alors Débora Waldman faire saluer un par un tous les pupitres d’un orchestre qui venait d’offrir un concert de haute qualité.
B.D. Photo Cassiana Sarrazin
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