La Roque d’Anthéron : quand le romantisme embrase la scène, une soirée d’une rare intensité
et un autre compte rendu de ce concert par Irma

L’Orchestre Consuelo était le fil conducteur de cette soirée où le piano et le violon se sont partagé l’affiche avec éclat. Fondée en 2021 par le violoncelliste Victor Julien-Laferrière, également nouveau directeur artistique du Festival de La Roque d’Anthéron aux côtés de Claire Désert et Nelson Goerner, cette formation à géométrie variable confirme, concert après concert, sa capacité à conjuguer puissance orchestrale et finesse chambriste.
Dès les premières mesures de la Troisième Symphonie de Brahms, l’orchestre impose une lecture généreuse et profondément habitée. Le célèbre troisième mouvement réveille inévitablement la mémoire collective : impossible de ne pas penser au roman de Françoise Sagan, Aimez-vous Brahms…, puis au film éponyme avec Ingrid Bergman et Yves Montand. Dans les travées du Parc Florans, quelques spectateurs se surprennent même à fredonner discrètement la chanson qui en fut tirée. Une délicieuse passerelle entre musique, littérature et cinéma.

Le piano prend ensuite possession de la scène avec Arielle Beck, que nous avions rencontrée ici même l’an dernier. En quelques mois, la jeune pianiste a confirmé toutes les promesses entrevues : nommée cette année dans la catégorie Révélation, soliste instrumentale aux Victoires de la Musique Classique 2026, elle impressionne autant par sa maturité artistique que par la sincérité de son engagement.
Dans le Concerto en la mineur op 16 de Grieg, elle déploie un jeu d’une remarquable aisance. Les grands élans romantiques alternent avec des moments d’une infinie délicatesse, où son toucher retrouve un chant presque intime. La virtuosité semble ne jamais constituer une fin en soi ; elle demeure constamment au service du discours musical. Seul bémol : dans les passages les plus fournis, les cuivres et les timbales prennent parfois le dessus, reléguant momentanément le piano à l’arrière-plan.
Les deux bis confirment l’étendue de son talent. La Marche nuptiale de Mendelssohn, dans la redoutable transcription de Liszt, est abordée avec un brillant naturel, avant qu’une Romance sans paroles (Gondole vénitienne) n’installe une atmosphère plus recueillie, concluant son intervention avec une poésie pleine de grâce.

Après l’entracte, place au violon avec Liya Petrova. La musicienne bulgare, formée notamment auprès d’Augustin Dumay et de Renaud Capuçon, joue sur un exceptionnel Carlo Stradivariusi de 1721, dont elle fait chanter chaque nuance avec une pureté de timbre remarquable.
Le Concerto pour violon de Sibelius, sommet du répertoire romantique, trouve en elle une interprète d’une intensité saisissante. Dès la première phrase, le son captive. Petrova ne se contente pas d’exécuter cette partition réputée parmi les plus exigeantes du répertoire : elle la raconte. Son engagement dramatique, son sens de la tension et sa projection expressive donnent au concerto une véritable dimension narrative. Sa gestuelle, très démonstrative, accompagne chaque inflexion musicale ; certains la trouveront parfois un peu envahissante, mais elle traduit avant tout un investissement total dans l’œuvre.
Le public réserve un accueil particulièrement chaleureux à la violoniste, qui choisit de remercier l’assistance avec une surprise aussi virtuose qu’humoristique : Funk the String d’Aleksey Igudesman. Cordes frappées, pincées, frottées, effets sonores inattendus… cette courte pièce pleine d’esprit révèle une autre facette de son instrument et déclenche sourires et applaudissements.
Cette soirée aura finalement dessiné un parcours à travers plusieurs visages du romantisme : celui, noble et lumineux, de Brahms ; celui, passionné, de Grieg ; celui, ardent et presque sauvage, de Sibelius. Réunis par l’excellence de l’Orchestre Consuelo et par deux jeunes solistes déjà au sommet de leur art, ces univers ont offert au public une soirée d’une rare intensité, saluée par de longues ovations.
D.B. Photos Franck Denis
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