Un chanteur qui peut (presque) tout chanter, un pianiste qui peut (presque) tout jouer : duo de choc au Festival d’Aix-en-Provence
Mardi 7 juillet 2026, Festival d’Aix-en-Provence au Conservatoire Darius Milhaud
Ténor, Michael Spyres. Piano, Mathieu Pordoy
Richard Wagner, Fünf Gedichte für eine Frauenstimme (Cinq poèmes pour voix de femme). Gustav Mahler, Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant). Richard Strauss, Vier Lieder (Quatre lieder), op. 27. Erich Wolfgang Korngold, Unvergänglichkeit (Éternité), op. 27
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L’Américain Michael Spyres est un chanteur à part dans le panorama vocal de ces dernières années. Sa tessiture est celle d’un baritenore, pas précisément entre baryton et ténor, on aurait plutôt tendance à dire qu’il peut chanter soit baryton, soit ténor suivant les rôles et partitions. L’étendue de son répertoire également nous laisse penser qu’il peut – presque – tout chanter ! On l’a découvert il y a une vingtaine d’années, d’abord dans l’opera seria rossinien, aux festivals de Bad Wildbad puis Pesaro ; il a fréquenté également avec bonheur le répertoire français, en chantant des raretés, comme La muette de Portici d’Auber (2012), La nonne sanglante de Gounod (2018) à l’Opéra-Comique ou encore Fervaal (Montpellier, 2019). Le grand opéra français alla Meyerbeer correspond aussi aux capacités hors normes de l’interprète, et puis il ne faut surtout pas oublier Berlioz, compositeur qu’il sert admirablement, entre autres Benvenuto Cellini, Faust et Enée des Troyens. Il est toutefois passé ces dernières années à Richard Wagner, dont il a interprété rien moins que Lohengrin à l’Opéra du Rhin et Siegmund au Festival de Bayreuth il y a deux ans.
Distribué cette année en Empereur dans Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss (notre compte rendu), le « ténor-mais-pas-que » propose en récital un programme exclusivement allemand. On commence avec Richard Wagner et les Fünf Gedichte für eine Frauenstimme, plus connus sous l’appellation Wesendonck Lieder, du nom de Mathilde Wesendonck auteur des poèmes. Dès l’entame, on entend les forts contrastes entre notes barytonnantes larges et montées vers un registre plus aigu, avec de longues tenues. Comme les qualifiait lui-même Wagner, les troisième « Im Treibhaus » et cinquième « Träume » lieder forment des « études pour Tristan et Isolde », les mélodies préfigurant respectivement des passages des troisième et deuxième actes de l’opéra composé plus tard. Ces deux lieder sont chantés avec une grande sensibilité, utilisant par instants la voix de tête, à l’opposé d’autres notes forte émises sur un large médium. On signale d’ailleurs que Spyres vient tout juste d’interpréter Tristan, en mars dernier au Metropolitan Opera de New-York
Gustav Mahler succède avec ses quatre Lieder eines fahrenden Gesellen, où la tristesse domine, consécutive à une rupture amoureuse. Même le deuxième « Ging heut’ morgen über’s Feld » semble d’abord plus joyeux et sautillant, mais la couleur vocale sombre du chanteur annonce la conclusion plus douloureuse. Le pianiste Mathieu Pordoy – que l’on suit depuis plusieurs années, notamment aux Saisons de la voix de Gordes (84) – fournit un accompagnement idéal, pour une complicité artistique qui ne démentira pas jusqu’à la conclusion du programme.

On enchaîne avec Quatre lieder, opus 27 de Richard Strauss, non pas les quatre derniers Lieder, mais quatre pièces que l’amateur a souvent entendues en récital, en général données séparément. Après le méditatif « Ruhe, meine Seele ! », au piano très expressif, vient l’encore plus connu « Cäcilie » davantage enjoué et rapide, aux aigus superbement projetés et tenus, tandis que certaines notes intermédiaires paraissent légèrement plus opaques. On admire la longueur de souffle et la largeur du grave sur « Heimliche Aufforderung », avant « Morgen ! » et sa sublime introduction au piano seul.
Le cycle des cinq lieder Unvergänglichkeit d’Erich Wolfgang Korngold est moins connu, mais non moins beau et fort émotionnellement, avec d’ailleurs le titre « Unvergänglichkeit » (éternité) donné au premier et au dernier lied. Là encore on admire la conduite sereine de la ligne de chant, les contrastes forte-piano, la couleur très dramatique des accents parfois dans le registre le plus grave.
Les artistes accordent deux bis à l’issue du programme, d’abord un extrait du « compositeur romantique préféré, Berlioz » du chanteur, soit « Le Spectre de la rose », deuxième des six mélodies des Nuits d’été. Le plus souvent chanté par une voix féminine, cet extrait donne l’occasion à Michael Spyres de nous rappeler la prodigieuse qualité de son français. Avant de prendre congé, les deux artistes interprètent le lied de Franz Schubert An die Musik (« À la musique ») et sa géniale conclusion « Du holde Kunst, ich danke dir dafür! » (Ô noble art, sois en remercié !)… oui un grand merci à la musique !
I.F. & F.J. © I.F.
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