Est-il exagéré d’écrire que l’on touche au sublime ?

Concert lyrique « Les grandes pages »: Berlioz
Mardi 20 janvier 2026, Toulon, Palais Neptune
Orchestre de l’Opéra de Toulon
Victorien Vanoosten, direction musicale. Karine Deshayes, mezzo-soprano. Marc Laho, Ténor.
Hector Berlioz : Le Corsaire, Op. 21 : Ouverture ; La Damnation de Faust, Op. 24 : extraits. Les Troyens, Op. 24 : extraits
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Une série « Les grandes pages » semble se mettre en place au programme de l’Opéra de Toulon, pendant les travaux de rénovation qui se poursuivent au théâtre historique en centre-ville. Il y a tout juste un an, un concert « Les grandes pages : l’opéra allemand » était donné dans la salle du Palais Neptune et c’est dans ce même lieu qu’est joué Hector Berlioz ce soir, avec une deuxième représentation prévue le lendemain.
On retrouve l’actuel directeur musical de l’Opéra de Toulon Victorien Vanoosten au pupitre, l’orchestre donnant l’impression de terminer sa mise en place pendant l’Ouverture Le Corsaire, en précisant que l’opus est réduit à cette ouverture. On apprécie les beaux unissons lents des cordes, mais l’abattage demandé sur les passages les plus rapides fait apparaître un léger manque de cohésion d’ensemble. Le chef met du brillant dans sa direction, sans pompiérisme toutefois et la cohérence collective s’améliore nettement au fur et à mesure qu’on avance dans ce morceau.
On passe ensuite à l’ouvrage certainement le plus connu du compositeur, soit son oratorio La Damnation de Faust. Deux extraits symphoniques sont joués, en premier lieu la bien connue Marche hongroise qui a belle allure et dont l’Orchestre de l’Opéra de Toulon détaille la partition, y compris ses petits pizzicati. Le rythme est cependant curieusement ralenti dans la partie finale, avant d’accélérer sur les dernières mesures, formant un effet qui peut être légèrement perturbant pour l’amateur. Le Menuet des follets confirme plus tard la bonne préparation de la phalange, les ruptures successives de rythme étant bien maîtrisées.

Il faut remercier Marc Laho d’avoir pu se rendre disponible pour remplacer Pavol Breslik, souffrant et qui a dû renoncer à ce concert lyrique. Dans son air du premier acte « Le vieil hiver a fait place au printemps… », le ténor belge fait valoir une voix homogène, dont le vibrato a tendance à s’amplifier légèrement dans la partie la plus aiguë, l’interprète mettant une application particulière à l’articulation du texte. Un peu plus tard, dans l’Invocation à la nature « Nature immense… », le ténor conduit ce passage plus spinto avec vaillance, en particulier pendant ses montées vers l’aigu.
Karine Deshayes pour sa part délivre un splendide « D’amour l’ardente flamme… », le grand air de Marguerite idéalement introduit par le mélancolique cor anglais. La mezzo-soprano française y met une suprême douceur dans les moments élégiaques, la musicalité est sans faille et le texte d’une grande clarté. La partie la plus grave est certes moins volumineuse, mais toutefois très bien exprimée, tandis que la chanteuse varie avec goût les nuances forte-piano, émettant certaines syllabes de manière presque susurrée. On retrouve aussi les deux artistes dans le duo « Grand Dieu !… Ange adoré ! », avec les mêmes qualités.
Après l’entracte, c’est au tour du grand-œuvre berliozien, c’est-à-dire son opéra en cinq actes Les Troyens, et plus précisément ce soir des extraits de la seconde partie Les Troyens à Carthage. La partie symphonique « Chasse royale et orage » a du caractère, depuis la sérénité des premières mesures, en passant par les belles interventions des deux cors aux effets acoustiques bien différenciés : le premier sonore semble proche, tandis que le second paraît jouer dans le lointain, au moyen de sa sourdine. L’ambiance s’anime jusqu’à l’orage qui gronde, bien rendu par les percussions. Le duo qui suit, « Nuit d’ivresse et d’extase infinie » entre Didon et Énée, présente un agréable équilibre entre l’orchestre et les deux voix.

Mais c’est à Karine Deshayes que revient la conclusion, enchaînant ses deux airs « Je vais mourir » et « Adieu, fière cité » vers la fin de l’opéra, juste avant le départ d’Enée. Est-il exagéré d’écrire que l’on touche au sublime, à l’écoute de ce chant où les mots de la reine Didon en détresse prennent tout leur sens ? On pense alors à la grande Régine Crespin, certainement inégalée dans Berlioz… et on a hâte, oui vraiment hâte, d’entendre le plus vite possible Karine Deshayes en Didon ! Sans bien comprendre d’ailleurs qu’un théâtre ne lui ait pas déjà proposé ce rôle en or…
En bis, la courte reprise d’un passage de la Marche hongroise nous fait descendre des cimes où la mezzo nous avait menés.
Classiqueenprovence avait récemment (14 décembre 2025) été bouleversé par Karine Deshayes en soprano dans un programme « Armida abbandonata », avec les Paladins de Jérôme Corréas, à Avignon, où elle succède à Raymond Duffaut à la direction artistique de Musique Baroque en Avignon.
F.J. & I.F. © Aurélien Kirchner
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