Une nuit magique, qui restera gravée dans les mémoires

Jeudi 30 juillet 2026, 20h30 et 22h30, Auditorium du Parc du Château de Florans, Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron (site officiel)
Ludmila Berlinskaïa, Arthur Ancelle, Pavel Kolesnikov, Samson Tsoy, pianos
Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle
Anton Arensky, Suite n° 2, « Silhouettes » op. 23. Victor Babin, Trois fantaisies sur des thèmes anciens. Dmitri Chostakovitch, Concertino pour deux pianos, op. 94. Alexander Tsfasman, Jazz suite
Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy, 2 pianos & 4 mains
Sergei Rachmaninov, Suite pour deux pianos n° 1 « Fantaisie-Tableaux », op. 5. Igor Stravinsky, Le Sacre du Printemps (pour piano à quatre mains)
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Voir aussi notre présentation d’ensemble du Festival et les 5 Nuits du piano

Deux pianos et quatre mains, la richesse polyphonique et sonore qu’ils dégagent, quel bel ensemble, que d’émotions et de plaisirs ils peuvent engendrer ! Ce fut le cas en cette mémorable nuit du piano consacrée à la musique russe, avec ces deux duos de pianistes, pas des plus médiatisés peut-être, mais très présents sur la scène internationale et absolument exceptionnels.
Elle, Ludmila Berlinskaïa, est la fille du fondateur du Quatuor Borodine, avec lequel, d’ailleurs, elle débuta, à l’âge de 14 ans. Ayant côtoyé les plus grands parmi les compositeurs et interprètes, son parcours musical est des plus riches. Elle est considérée notamment comme une spécialiste de Chostakovitch. Lui, Arthur Ancelle, est lauréat de plusieurs concours internationaux et reconnu pour maître dans l’art de la transcription pour piano. Pour cette première partie de la nuit, ils avaient eu l’excellente idée de proposer quelques petits bijoux, rarement joués, de compositeurs pour certains pas forcément connus. Arthur Ancelle, au micro, donna quelques explications et précisions.
Arensky (1861-1906), dont l’œuvre est riche de 80 numéros d’opus, influencé par Rimsky-Korsakov et Tchaikovski, n’a pratiquement l’honneur des programmes que par son trio op. 32. Et pourtant, quelles jolies pièces, d’une écriture élégante et raffinée, que nos musiciens surent parfaitement rendre, contient cette suite n° 2, cette évocation de silhouettes : grave et solennelle pour le Savant, légère, sautillante et insouciante pour la Coquette, joyeuse, malicieuse et fantaisiste pour Polichinelle, passionnée puis apaisée pour le Rêveur, au rythme marqué puis final rapide pour la Danseuse. Arensky est l’auteur de 5 suites pour 2 pianos. A noter que la suite n° 1 fut donnée à La Roque en août 2011 par le duo Lugansky-Rudenko.
Victor Babin (1908-1972) et son épouse, Vitya Vronsky, sont considérés comme l’un des meilleurs duos de pianistes classiques du XXe siècle. Installés aux Etats-Unis, ils y furent des amis proches de Rachmaninov. C’était donc un hommage qui leur était rendu à travers ces trois fantaisies sur des thèmes anciens (1945). L’œuvre aussi s’écouta avec plaisir. Le joueur de cornemuse de Polmood est exposé avec douceur et retenue, avant une explosion pianistique sur un rythme gai et saccadé suivi de belles variations. La berceuse hébraïque, lente et solennelle, s’anime lentement, avant de doucement s’éteindre. Le village russe se déploie sur une danse rapide.
Avec le concertino de Chostakovitch (1906-1975), inutile de chercher, le style de l’auteur en est immédiatement reconnaissable. L’œuvre, avec ses alternances de rythmes, de climax et de temps apaisés, et sa partie virtuose dans les aigus, est entraînante et passionnante. Elle eut un beau succès auprès du public, qui n’hésita pas, là, à montrer son enthousiasme.
Enfin, autre découverte, Alexander Tsfasman (1906-1971). Personnage important de la vie musicale soviétique, il sut traverser tous les régimes et s’orienta de préférence vers le jazz. C’est lui qui, en 1926, fonda le premier orchestre professionnel de jazz de Moscou. Il introduisit aussi en URSS la musique de Gershwin, et Benny Goodman mit à son répertoire l’une de ses compositions. Les quatre pièces de sa Jazz suite, transcrites pour deux pianos par Igor Tsygankov, sont bien sûr influencées par le jazz, les flocons de neige sont rapides et virtuoses, la valse lyrique lente et élégante, la polka sautillante et espiègle et les mouvements rapides sont un galop particulièrement virtuose.
Les interprétations de toutes ces pièces par le duo Berlinskaïa-Ancelle furent somptueuses et, on peut l’affirmer, de haute tenue. Duo complice, en parfait accord, à la virtuosité maîtrisée, au jeu agréable, vivant, net et précis, sachant exprimer avec toute la sensibilité voulue le contenu des oeuvres, il ne pouvait que susciter l’enthousiasme du public et lui offrir trois bis, deux pour rester avec Tsfasman, un « Toujours avec toi » calme et rêveur, et une « Soirée joyeuse », rapide et sautillante, le court troisième, très retenu, « Ici tout est beau », étant un Rachmaninov transcrit par Babin.

Avec le duo suivant, Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy, dans des costumes très originaux et inhabituels sur une scène classique, la magie de la nuit allait continuer. Eux aussi, lauréats de plusieurs concours internationaux, forment un duo solide, complice, pour ne pas dire fusionnel. D’une virtuosité remarquable, leur jeu est clair, net, dynamique, sensuel.
La Suite de Rachmaninov, dédiée à Tchaikovski, inspirée de quatre poèmes, fut d’une agréable beauté, sous la gestuelle gracieuse des deux pianistes. La barcarolle s’écoulait, fluide, avec souplesse et sensibilité. La nuit… l’amour, adagio sostenuto, proposait sa grâce, son jeu nuancé et sensible, sa course séduisante. Les larmes, introduites par une série répétée de 4 notes (si-la-sol…mi) qui servira de leitmotiv, vont crescendo vers un climax qui s’apaisera. Quant à Pâques, quelle magnifique, folle et virtuose volée de cloches !
Changement d’ambiance et de décor avec le Sacre du Printemps, pour, cette fois, un seul piano à quatre mains. Un Sacre d’anthologie, fascinant, époustouflant ! Les deux pianistes l’un contre l’autre, bras et mains souvent entrecroisés, parfaitement coordonnés, sans se perdre d’aucune façon, surent rendre, avec un seul piano, toute la force, toute l’énergie, l’âpreté et la sauvagerie de ce torrent sonore. Jeu clair et net, rythmes, nuances et dynamiques parfaits, le piano avait fait oublier l’orchestre et dévoilé l’œuvre sous une forme autant passionnante.
L’enthousiasme du public amena deux bis, d’abord une reprise d’un court extrait du Sacre, puis un jardin de Ravel vraiment féérique (Ma mère l’Oye).
Une soirée magique, en conclusion, riche, passionnante et instructive, qui restera gravée dans les mémoires.
B.D. Photos Franck Denis
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