Florian Noack : quand le piano devient orchestre

Jeudi 13 août 2026, 18 h, Auditorium du Parc du Château de Florans, Festival International de piano de La Roque d’Anthéron (site officiel)
Jean-Sébastien Bach (1685-1750), Concerto pour quatre clavecins en la mineur d’après Vivaldi (arr. Noack). Pyotr Ilyich Tchaikovski (1840-1893), Suite d’après Le Lac des Cygnes (arr. Noack). Alexandre Borodine (1833-1887), Danses polovtsiennes (arr. Noack). Maurice Ravel(1875 1937), l. A la manière de Borodine, Il. Five o’clock Foxtrot, extrait de L’Enfant et les Sortilèges ( arr. Gil-Marchex). George Gershwin (1898-1937), I. How long has this been going on ? (arr. Noack), II, What causes That ? (arr. Noack), III, Stop Thot Bass(arr. Noack). Mischa Spoliansky (1898-1985), Morphium (arr. Noack). Fats Waller (1904-1943), I. Squeeze Me(arr. Noack), Il. Bye Bye Baby(arr. Noack)
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Voir aussi notre présentation d’ensemble du festival de La Roque d’Anthéron 2026,
première édition post-René Martin

À La Roque d’Anthéron, les concerts de 18 heures réunissent parfois un public moins nombreux que ceux de la soirée. Ce 13 août, pourtant, l’intérêt ne manquait pas pour Florian Noack. Sous une chaleur torride, le jeune pianiste, tout de noir vêtu, s’installe devant le piano pour un programme particulièrement original : plus qu’un récital, une véritable traversée de l’histoire de la transcription, du XVIᵉ siècle aux années folles. Car ici, le piano ne se contente pas de remplacer l’orchestre. Il en révèle autrement les couleurs, les équilibres et parfois les limites. Florian Noack devient tour à tour claveciniste, orchestre à lui seul, interprète de ballet ou pianiste de cabaret. Une démonstration virtuose, mais surtout une réflexion en musique sur la métamorphose des œuvres.
Le concert s’ouvre avec le Concerto pour quatre clavecins en la mineur de Jean-Sébastien Bach, d’après Vivaldi, dans l’arrangement de Florian Noack lui-même. La pièce offre d’emblée un fascinant jeu de miroirs : cette œuvre écrite à l’origine par Vivaldi pour 4 violons et arrangée par Bach pour 4 clavecins se trouve elle-même arrangée pour piano solo par Florian Noack. Le clavier semble alors retrouver des accents du clavecin. Les deux mains dialoguent, se cherchent, se croisent avec une vélocité impressionnante, avant de se rejoindre dans les accords solennels du troisième mouvement. Mais loin d’être une simple réduction, cette transcription apporte à l’œuvre une texture nouvelle. Le piano absorbe les différentes voix et les redistribue dans une matière sonore plus dense, plus homogène, sans faire disparaître la vivacité du dialogue instrumental.
Après cette première métamorphose, Florian Noack prend quelques instants le micro pour présenter lui-même la suite du programme : Tchaïkovski, Borodine, puis Ravel et enfin du jazz. Une manière de guider le public dans ce voyage d’un univers sonore à l’autre.

Avec la suite tirée du Lac des Cygnes de Tchaïkovski on change radicalement de dimension. Le pianiste investit tout le clavier et donne au piano une ampleur presque orchestrale. Les couleurs et les contrastes évoquent si vivement le ballet que l’on pourrait presque s’attendre à l’apparition de danseurs sur la scène.
Les Danses polovtsiennes de Borodine prolongent cette impression d’orchestre miniature. La richesse mélodique de l’œuvre est admirablement restituée, mais l’exercice révèle aussi les difficultés inhérentes à tout arrangement. Comment faire entendre, avec un seul instrument, la puissance des chœurs et l’impact des percussions ? Dans le troisième mouvement notamment, malgré la virtuosité du pianiste, l’ampleur orchestrale semble difficile à retrouver. Le thème principal, joué rapidement, perd quelque peu de sa puissance. On reste alors, malgré la réussite de l’ensemble, légèrement sur sa faim.
Cette réserve est peut-être justement ce qui rend l’expérience intéressante : l’arrangement ne cherche pas nécessairement à faire oublier l’orchestre. Il nous fait aussi mesurer ce que le piano peut conquérir, et ce qui lui échappe.

Avec Ravel, le climat se transforme. Five o’clock Foxtrot, extrait de L’Enfant et les Sortilèges, dans la transcription de Gil-Marchex, (ami de Ravel) nous entraîne dans un univers de fantaisie et de théâtre. La pièce, évoquant l’enfant qui maltraite ses jouets, fait converser la théière chinoise et le mug américain dans un délicieux pastiche « à la manière de… ». Florian Noack en souligne toute l’élégance et la dimension jazzy. Le piano devient ici théâtre miniature, avec ses rythmes, ses caractères et ses clins d’œil.
Puis arrivent les années 1920 et trois pièces de Gershwin : How long has this been going on? Puis What causes that? Et Stop That Bass, toutes arrangées par Noack. Le changement d’atmosphère est spectaculaire. Glissandi, syncopes, rythmes bondissants : les deux mains semblent devenir deux solistes qui se répondent et rivalisent. Et Florian Noack ne se contente pas de jouer le jazz : il le vit. Emporté par son enthousiasme, il ponctue certains rythmes de coups de pied et frappe même le couvercle du piano. Le geste fait rire le public, mais il participe ainsi pleinement à l’énergie de cette musique.
Avec Morphium de Mischa Spoliansky, le pianiste installe ensuite une atmosphère plus lente, plus nostalgique, avant de retrouver, avec Fats Waller et Squeeze Me puis Bye Bye Baby, la verve et la liberté du jazz des années folles.

Le public réserve à Florian Noack un véritable triomphe. Après avoir traversé Bach, Tchaïkovski, Borodine, Ravel, Gershwin, Spoliansky et Fats Waller, le voyage se referme sur une surprise. En bis changement complet d’époque : le pianiste propose La Danse pour quoy et Dont vient cela de Tielman Susato.(XVIeme siècle)
Ce récital aura surtout montré combien les arrangements peuvent être autre chose qu’un simple exercice de réduction. En passant de l’orchestre au piano, les œuvres changent de texture, de relief et parfois même de caractère. Florian Noack, par sa virtuosité mais aussi par son goût pour ces répertoires inattendus, fait entendre ces métamorphoses avec une joie communicative.
À La Roque d’Anthéron, ce 13 août, le piano aura décidément eu bien des vies : clavecin, orchestre, théâtre, cabaret et machine à swing. Florian Noack, pendant un peu plus d’une heure, en aura été le remarquable metteur en scène
D.B. Photos Franck Denis, Fip 2026
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