
Nous connaissons l’exigence professionnelle de Tatiana Gousseff, comédienne, autrice et metteuse en scène et nous savons ses engagements de solidarité ; cette pièce – sa deuxième mise en scène seulement – cochait toutes les cases pour rencontrer son public. La pièce est soutenue, selon toute attente, par le monde de la santé, mais également par l’Adami, une structure qui aide la jeune création artistique, sous réserve de qualité avérée.
« Depuis sa création au studio Hébertot dans le cadre du Phénix Festival, écrit-elle sur sa page Facebook, puis deux Off d’Avignon à la Luna et à la Factory, une saison au Belleville et quatre exceptionnelles aux Théâtre des Béliers Parisiens, notre héroïne en bleu électrique n’en finit pas de voyager. Peut-être passera-t-elle par chez vous ?
À chaque date, l’accueil est très fort.
À chaque date, les livres changent de main.
Le spectacle est à la fois un miroir et une bouche à travers laquelle on parle à la place de celles et ceux qui n’ont pas les mots, avec humour, vaillance et optimisme ! »
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-Tatiana Gousseff, pouvez-vous nous parler de la genèse du projet Hépatik’Girl (notre compte rendu) et de votre rencontre avec Marie-Claire Neveu ?
-Je travaillais avec Marie-Claire dans un cadre associatif. On était engagées dans un projet qui finalement, faute de financement, n’a pas vu le jour, mais qui nous a permis de faire connaissance et de nous apprivoiser. Elle m’a un jour demandé de faire un retour sur un texte qu’elle avait écrit, puis un autre retour, puis encore un autre, et de fil en aiguille, nous nous somme trouvées à aborder la question de la co-écriture.
Avec moi ou avec quelqu’un d’autre, Marie-Claire, de mon point de vue, devait coécrire, car elle était trop proche de son sujet. Sa matière de départ était formidable, mais beaucoup trop dense. Il lui fallait quelqu’un sans affect, capable de l’épauler en termes de dramaturgie, de trier les propositions, d’apporter plus de légèreté et encore plus d’humour. Pour créer un spectacle, il faut une certaine dose de distance, d’objectivité. Les sentiments ne font pas toujours bon ménage avec la dramaturgie.
-La complicité artistique s’est créée immédiatement entre vous ?
-Marie-Claire est beaucoup plus jeune que moi ; on a 20 ans d’écart, mais je nous ai vu beaucoup de points communs dans le travail. Nous sommes dures à la tâche, ponctuelles, rigoureuses, jusqu’au-boutistes, méthodiques et profondes dans notre réflexion. Être sur la même longueur d’onde, c’est rare, il faut en profiter. Notre collaboration à l’écriture a été passionnante.
-Toute la partie musicale, je pense, est votre apport ?
-La musique, les jingles, et tout un habillage sonore étaient déjà présents lorsque Marie-Claire m’a apporté la matière. J’ai apporté l’idée du slam (mis en musique par Julien Pittet) car que je trouvais que toute une partie du spectacle qui listait les examens médicaux devait être déplacée vers une forme plus organique et plus ludique pour être plus audible. J’ai proposé une fin en musique car je voulais créer une acmé narrative joyeuse et très émotive. La danse était aussi une manière d’exprimer la douleur, les inconforts, la charge mentale, tout ce qui va avec la maladie, autrement qu’avec des mots ; de manière métaphorique, symbolique, encore une fois pour sortir de la littéralité et parler avec plus de finesse des effets secondaire. L’idée était de provoquer des effets de rupture pour à la fois rythmer le spectacle et éviter à tout prix de tomber dans l’écueil du pathos.
-D’autres personnages, invisibles, interviennent aussi.
-Marie-Claire interprète beaucoup de personnages. Les voix off, c’est une façon pour elle d’être soudain en interaction directe, de pouvoir se laisser porter, réagir, d’être percutée depuis l’extérieur.
-En tant que metteuse en scène, vous apportez un regard distancié.
–Le challenge d’un directeur d’acteur, c’est que son travail ne se voit pas. Si l’on voyait le parcours accompli entre la première répétition et le spectacle joué, on pourrait mesurer ce qu’est le travail d’un metteur en scène et d’un directeur d’acteur, et en quoi ce travail est fondamental pour un seul-en-scène, d’autant plus lorsque celui-ci est autobiographique. Vous avez prononcé exactement le mot qui convient : la mise à distance. Ne pas avoir d’affect, ni de loyauté par rapport à la réalité, permet de créer une dramaturgie plus confortablement, et permet au comédien de se détacher de son histoire pour devenir un personnage sur scène : c’est ce qui fait la différence entre un journal intime qu’on livrerait sur scène et un véritable spectacle. Hépatik Girl est un spectacle, avec une dimension artistique, humaine et intellectuelle.
-Ce spectacle, en l’occurrence, s’est modifié, puisqu’il a au moins changé – un peu – de titre.
-Oui, la première version était Hépatik Girl, et la seconde est devenue Hépatik girl, une épopée auto-immune. Ce changement de titre révèle le chemin du spectacle, ses ajustements, il est aujourd’hui définitivement au bon endroit.
-Quand vous avez monté ce projet, il était très audacieux. Vous-même, avez-vous douté ? C’est un sujet difficile, douloureux, même si vous l’avez traité de façon très roborative. Avez-vous été surprises, l’une et l’autre, ou l’une ou l’autre, par la réception qui lui a été réservée ?
-Marie Claire était très confiante. Étant elle-même une patiente et ayant fait des recherches en amont, elle connaissait déjà l’augmentation de la prévalence des maladies auto-immunes. Elle savait donc qu’il existait tout un public pour ce sujet. Et je crois que nécessité fait foi. Elle « devait » dire cette histoire. Quand on s’engage, on y croit. Sinon on ne peut pas avancer. Surtout dans notre métier.
Mais justement du fait de ce sujet délicat et souvent tabou qu’est la maladie, j’étais presque certaine que le spectacle aurait du mal à trouver un producteur dans le théâtre privé. Et malheureusement c’est le cas.
-Alors, comment le spectacle peut-il vivre et tourner ?
-C’est Marie Claire Neveu qui le produit avec sa compagnie. C’est d’ailleurs le rôle des compagnies indépendantes que de produire leurs spectacles. Mais quand on veut commencer à voyager plus grand, vers un public plus large, avec un mode de diffusion et de communication plus efficace, on a besoin d’un producteur.
-Et jusqu’à présent ?
-Marie-Claire Neveu réalise un énorme travail auprès des municipalités et des lieux pour faire connaitre le spectacle, faire circuler notre dossier de presse, et ainsi donner aux programmateurs l’envie de l’accueillir. Il y a beaucoup de fantasme sur les soi-disant privilèges des intermittents du spectacle. À l’extérieur de nos métiers, personne ne peut soupçonner à quel point notre statut d’intermittent est nécessaire pour faire dans l’ombre un travail colossal qui n’est presque jamais rémunéré. Mais qui paye plus tard, lorsqu’on vend le spectacle.
-Dans ces conditions, c’était un énorme pari que ce projet !
-J’étais confiante sur la réception, parce qu’on avait énormément travaillé pour que le spectacle soit audible : surtout pas de mélo, pas de pathos, de l’humour, de l’espoir, et une ouverture à la fin du spectacle sur un sujet en lien avec la maladie et qui concerne tout le monde : la question de l’impact du dérèglement climatique et de la destruction des écosystèmes sur nos corps. Et je pense qu’en ce sens, le spectacle arrive au bon moment. Mais vous savez, aujourd’hui, alors qu’on lutte de toute nos forces pour préserver la culture et le spectacle vivant, monter un spectacle est toujours un pari. Et pour nous, il est gagné. Car Hépatik Girl se vend, se joue, et s’achète aussi sous forme de livre à la fin du spectacle (publié à l’Avant-scène Théâtre). Et la vie est longue, il n’est pas du tout exclu qu’en voyant combien le spectacle voyage loin, un producteur décide soudain de nous accompagner.
-Avez-vous eu vous-même, metteuse en scène, l’occasion d’accompagner le spectacle en tournée et de « toucher du doigt » sa réception ?
-Marie-Claire voyage seule en tournée car le spectacle est produit par sa compagnie, donc dans une économie relativement light. Or quand vous voyagez avec votre metteur en scène, c’est un coût qu’on rajoute au plateau. C’est frustrant, car venir régulièrement en tournée permet aussi de vérifier que le spectacle ne se décale pas et de partager avec l’artiste qu’on a dirigé, J’imaginais l’accompagner plus souvent, mais les budgets ne sont pas extensibles. Heureusement j’ai fait tout un Avignon, et à Paris le Théâtre de Belleville ainsi que le Théâtre des Béliers Parisiens.
-Je ne sais pas si c’est dans l’air du temps, mais on a l’impression que la catharsis théâtrale permet de mettre de plus en plus ce genre de sujet sur la scène. Au Festival d’Avignon 2025, j’ai repéré divers sujets de ce type, cancer du sein, ou autre maladie, comme le diabète de type 1 (voir notre entretien avec Rebecca Stella pour Les îles désertes) ; comme si la parole théâtrale permettait de se libérer. L’avez-vous ressenti de la même façon ?
-Tout à fait. J’en veux pour preuve un sujet qui est encore plus délicat parce qu’il touche les hommes. Il y avait eu en 2023 un spectacle sur le cancer de la prostate, un sujet qu’on n’avait jamais vu. Autant les femmes sont souvent dans l’oralité, dans la parole, autant les hommes sont beaucoup plus pudiques. Et cette même année-là, il y avait aussi un spectacle sur le diabète. Le théâtre est souvent un reflet des sujets de société. Si la maladie s’invite dans les spectacles, il y a une bonne raison.
Tatiana Gousseff évoque par ailleurs sa vision du Festival d’Avignon.
Propos recueillis par G.ad. Photo Jean-Michel Grard
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