
Après le tsunami de la conférence de presse de novembre 2025, annonçant la programmation de l’édition 2026 des Chorégies d’Orange, nous avons interrogé Raymond Duffaut, qui dirigea pendant 35 ans (1981-2016) ce Festival prestigieux.
Finances, programmation, rayonnement, perspectives : il nous a répondu sans esquive, sans jugement, ne s’appuyant que sur les faits et les chiffres : « Les chiffres sont têtus ! », aime répéter cet ancien comptable, qui fut aussi directeur administratif et directeur artistique de ce Festival.
Parlons programmation.
Voir tous les volets de notre entretien : finances, rayonnement, perspectives.
Voir aussi « Quels opéras aux Chorégies, de 1968 à 2016 ? »
-Chaque Festival a son propre ADN. Les Chorégies sont, ou étaient, un Festival lyrique… Et depuis quelques années les versions scéniques sont remplacées par des versions concertantes.
-Quand nous avons commencé, avec des subventions à hauteur de 55%, nous affichions deux productions scéniques d’opéra, plus de grands oratorios comme le Requiem de Verdi, ou la 9e de Beethoven ou le Requiem de Mozart, et des concerts.
Quand le maire (déclaré démissionnaire d’office par arrêté du préfet du 27 janvier 2026, à la suite d’une condamnation pénale du 26 janvier 2026, NDLR) Yann Bompard dit (dans une interview de Vaucluse-Matin, parue le 5 décembre 2025, NDLR) : « j’ai suggéré au Conseil d’administration de conserver un opéra en mise en scène en 2026 (alors que depuis plusieurs années, les opéras ne sont proposés qu’en version concertante, NDLR), quitte à réduire le nombre d’autres spectacles », je ne comprends pas, car la programmation de 2026 est bouclée et ne peut être modifiée en un tel sens !
-Pour 2026, c’est en effet trop tard, puisque la programmation est officiellement annoncée. A votre connaissance, d’autres propositions étaient envisagées ?
-Ce qui a ce qui avait été envisagé par la région dès 2025, c’est une production « Chorégies » scénique, plus l’accueil d’une version concertante d’un second opéra, La Force du destin, produite par Aix-en-Provence, l’autre grand Festival lyrique de la région, afin de faire bénéficier Aix d’une recette « orangeoise » plus importante du fait du lieu (ce ne fut finalement pas le cas en raison de la faible fréquentation de La Force), afin d’aider Aix à sortir d’un déficit de 6.000.000€. Que les tutelles ont finalement comblé sans coup férir.

-Quel élément décisif a poussé les tutelles à aider le Festival d’Aix-en-Provence ?
-Il « fallait le sauver », tel a toujours été le discours des décideurs. Une volonté qui a toujours été celle-là ; quand je rencontrais les ministres… Je ne sais plus combien j’en ai rencontré, depuis Jack Lang jusqu’à la dernière, Andrée Azoulay. Les ministres donc, quels qu’ils soient, me disaient : « On a deux axes. Pour le théâtre, c’est Avignon ; pour l’opéra, c’est Aix. » Ce sont d’ailleurs ces deux seuls festivals qui fonctionnent avec des crédits concentrés. Pour Orange, ce sont des crédits déconcentrés, qui dépendent donc de la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles, NDLR).
-Crédits concentrés ou crédits déconcentrés : est-ce bien différent, quant à la gestion et quant à la décision ?
-C’est beaucoup plus sûr d’être sur des crédits concentrés ! Car pour les crédits déconcentrés, la DRAC reçoit une enveloppe ; c’est à elle qu’il appartient de faire la répartition aux différentes collectivités. Il est vrai que pour les Chorégies, c’est tout de même particulier : quand on avait des choses à négocier, on négociait directement avec le ministre de la culture et pas avec la Drac responsable de la répartition.
-Vous confirmez que le Festival d’Aix-en-Provence a bien les mêmes tutelles que les Chorégies : locales, départementales, régionales et nationales ? Avec des mécènes privés aussi, sans doute ?
-Oui, pour les tutelles, mais pas avec les mêmes chiffres ! L’Etat donne 9 ou 10.000.000€ au Festival d’Aix, la ville en donne 6. Il est vrai que la ville d’Aix est plus importante que celle d’Orange !
-La jauge n’est pas la même, le calendrier non plus. La configuration est bien différente…
-C’est ce que répondait l’Etat quand je disais que les Chorégies étaient sous-subventionnées : « Vous comprenez, me disait-on, vous avez 8.000 places, et cetera », avec cette idée que vous faites plus d’entrées, ce qui est une réalité. Oui, mais on a un lieu qui nous oblige à avoir cent musiciens dans la fosse et jusqu’à cent choristes sur scène.
-Si les décennies de votre direction ont été reconnues comme l’âge d’or des Chorégies, pour autant d’autres pistes ont été tentées aussi pendant cette période ?
-L’âge d’or ? Peut-être . je souhaiterais toutefois ne pas omettre de saluer le magnifique travail artistique qu’avaient fait avant mon arrivée Jacques Bourgeois et Jean Darnel. Mais les Chorégies n’ont jamais été un long fleuve tranquille, avec les incertitudes toujours liées à la réussite d’un spectacle – telle est la règle du spectacle vivant -, mais beaucoup plus à la fragilité de leur situation financière. Avec un taux d’autofinancement invraisemblablement élevé (plus de 80%, jusqu’à 87% !), qui n’est plus aujourd’hui que de 48%.
Aussi, Alain Labbé, maire socialiste d’Orange (mars 1989-25 juin 1995, NDLR), qui était en même temps président de l’association des Chorégies et avec qui j’avais de très bonnes relations, s’était-il laissé bercer en 90-91 par les propositions alléchantes du patron de Mc Cormack, Stephen Wright, de monter un festival d’opéra où la ville, non seulement n’aurait plus à donner de subventions, mais recevrait de la boîte de production un pourcentage sur les « bénéfices » envisagés. Ainsi eurent lieu deux éditions des « Nuits d’été », en parallèle des Chorégies, voire plutôt en concurrence, le but de Wright étant de « prendre » les Chorégies, avec de très grands noms, comme Caballé, Carreras, Georgius, Rostropovitch. Et ce fut un échec retentissant… et la Ville d’Orange ne reçut bien évidemment en retour aucun subside !

-Quelles étaient alors les conditions matérielles de travail aux Chorégies ?
-Dans le cadre de la mise à disposition des lieux, on disposait du théâtre pendant 46 jours, ce qui était le minimum minimorum pour monter deux productions d’opéra, qu’au début on ne jouait qu’une fois, et puis toutes les années qui ont suivi, on a commencé à jouer deux fois, plus un grand oratorio, ou un concert ; avec une période de répétition, c’était, malgré ces 46 jours, extrêmement minimaliste à l’époque ; en effet, quand on sait qu’à Aix, les répétitions pour chaque production d’opéra se situent entre 4 et 6 semaines, voire plus, jusqu’à 8 parfois selon les ouvrages ! A Orange, on avait à disposition le théâtre, 15 jours par production, comptés à partir du moment où l’on montait le décor, et l’on rendait le théâtre après la première ou la seconde représentation ; c’est donc pour cette raison que certains metteurs en scène n’ont jamais voulu venir à Orange, ne voulant pas prendre le risque, car ils ne se sentaient pas capables de monter un opéra, dans les conditions où on leur demandait de le monter, c’est-à-dire en si peu de jours, parce que finalement, en dehors de 3 ou 4 jours où l’on répétait en salle – et à l’époque il n’y avait pas la salle Daudet, ou le palais des Princes -, c’était 3 jours de scène avant l’arrivée de l’orchestre : c’est inimaginable quand on y pense ! Mais on y arrivait, et c’était le cahier des charges.

-L’édition 2026, dont la programmation a été officialisée, a surpris, voire choqué, de nombreux fidèles des Chorégies. D’abord par l’absence, une fois encore, d’une version scénique, ensuite par l’annonce d’un seul opéra. Ce sont des choix artistiques prétendument « contraints » mais qui ne sont pourtant pas liés à un budget d’économies, puisque les subventions ont doublé depuis votre départ en 2016. Mais le directeur a annoncé également le « déplacement » de Pop the opera à l’auditorium départemental du Thor, à cause de la concomitance d’un concert de la Musique de l’Air dans le théâtre antique…
-Le calendrier invoqué ne semble pas être le vrai problème : on pouvait très bien déplacer ou le concert de la Musique de l’Air ou Pop the Opera de 24 ou 48h. Quant à Pop the opera… Dans la subvention de l’Etat, d’un montant de 600.000€, sont compris 50.000€ pour le projet pédagogique de Pop the opera : on peut se demander pourquoi cette somme est maintenue, alors que Pop the opera n’aura pas lieu à Orange ; la délocalisation est d’ailleurs une fake news : ce n’est pas en effet une délocalisation, puisque la représentation qui va se dérouler à l’Auditorium de Vaucluse a lieu depuis des années, depuis que le projet existe. C’est-à-dire que c’est une phase préparatoire par rapport à la représentation qui a lieu au Palais des Princes, à Orange, à la fin du mois de juin. C’est une phase préparatoire, dans laquelle répètent collégiens et lycéens.
Propos recueillis par G.ad. Photos G.ad.
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