
Après le tsunami de la conférence de presse de novembre 2025, annonçant la programmation de l’édition 2026 des Chorégies d’Orange, nous avons interrogé Raymond Duffaut, qui dirigea pendant 35 ans ce Festival prestigieux.
Finances, programmation, rayonnement, image, perspectives : il nous a répondu sans esquive, sans jugement, ne s’appuyant que sur les faits et les chiffres : « Les chiffres sont têtus ! », aime répéter cet ancien comptable, qui fut aussi directeur administratif et directeur artistique de ce Festival.
Parlons finances : budget, subventions, retombées économiques… Rappelons que le dernier budget présenté à la presse l’a été, par Raymond Duffaut lui-même juste avant son départ, en 2015.
Voir tous les volets de notre entretien : programmation, rayonnement, perspectives.
-Raymond Duffaut, les Chorégies sont une nouvelle fois en difficulté. On pense immédiatement à des difficultés financières, compte tenu de la fragilisation croissante de la culture en général, du spectacle vivant en particulier. Le secteur continue à s’émouvoir des diverses coupes décidées par Rachida Dati, ministre depuis 2024, et malgré 6 millions qu’elle a sortis du chapeau et octroyés au secteur dans les premiers jours du Festival d’Avignon 2025, soit 0,6% alloué à la création. Est-ce le cas aux Chorégies ? Les subventions ont-elles été réduites, voire supprimées ?
-Pas du tout. Nous avions nous-mêmes 872.450€ de subventions, qui sont restées identiques jusqu’en 2017. Mais nous avions alors deux productions scéniques d’opéra, plus de grands oratorios comme le Requiem de Verdi, ou la 9e de Beethoven ou le Requiem de Mozart ou encore les Carmina Burana, et des concerts. Aujourd’hui, ce n’est plus un festival, c’est plutôt ce qu’on appelait dans une ville d’eau une saison d’été ; de qualité, certes, mais pas à la hauteur d’un festival d’opéra. C’est un travail d’accueil. Je me pose alors la question : est-il légitime que les tutelles continuent à financer comme elles le font ce qui n’est plus qu’une saison d’été et qui clairement n’est plus un festival d’opéra ?
-Peut-on alors parler de mauvaise gestion ?
-Je me garderais bien de porter quelque jugement que ce fût. Je m’en tiens aux faits et aux chiffres. Et tous les chiffres que je cite sont incontestables et vérifiables.

-On ne cesse d’évoquer le « renflouement » des Chorégies par la Région en 2018, soit deux ans après votre départ. Mais vous-même aviez connu des difficultés sérieuses en 2013, lors de l’année Verdi-Wagner ?
-En effet, après un premier «accident » budgétaire en 1988, dû à la fausse bonne idée d’avoir voulu monter la Tétralogie de Wagner, qui avait été un succès artistique exceptionnel, mais qui était une fausse bonne idée parce que le Ring marche dans les théâtres fermés, où les spectateurs peuvent voir les quatre ouvrages, tous les deux ou trois jours ; en revanche, avec les impératifs d’Orange – plein air, répétitions, reports en cas de mauvais temps, etc -, on ne pouvait jouer que les samedis. La Walkyrie a bien marché, pas le reste. Cela nous a alors conduits à un déficit de 5 millions de francs, soit 750.000€, pour lequel les Chorégies ont contracté un emprunt, garanti par le Département et par la Ville ; emprunt que nous avons réussi à rembourser sur les fonds propres de l’association.
Nous avons connu un second problème en 2013 : malgré le bicentenaire commun de Verdi et Wagner, Le Vaisseau Fantôme n’avait pas trouvé son public sur deux représentations, ce qui nous avait conduit à annuler la seconde, par souci de précaution, avec versement de dédits négociés de manière très serrée, ce qui démontre indirectement qu’on ne peut sortir du « top ten » ou « top twelve » des œuvres.
-Mais plus que du relatif échec du Vaisseau fantôme, on a beaucoup plus parlé de la défection d’Alagna, fortement médiatisée.
-L’annulation du concert Alagna (avec Antonacci) s’est faite en vertu d’un certificat médical fourni par son médecin… dans la foulée de ses représentations un peu chahutées des Troyens à Marseille, et qui nous a plongés dans un déficit de 500.000€, la jauge étant alors de 6.000 places vendues au jopur de l’annulation.
Et, après que les Chorégies ont engagé, et perdu, un procès contre Roberto, le conseil d’administration m’avait chargé de « négocier » avec lui un concert où il aurait abandonné son cachet, afin de nous « refaire » du concert annulé : et c’est à ce moment précis que sont intervenus le « départ » d’un président, ma propre démission et la nomination d’un nouveau directeur (respectivement Thierry Mariani, Raymond Duffaut, Jean-Louis Grinda, et le refus de Raymond Duffaut de devoir travailler en direct avec la Ville d’Orange, d’extrême-droite, en 2016, NDLR). D’où ma rencontre avec la contrôleur financier de l’État en Région puis avec le préfet Yannick Blanc, qui avait parfaitement appréhendé la situation des Chorégies et avait réussi à mettre autour de la table tous les partenaires, avec une proposition de plan financier pluriannuel, chacune des tutelles, Ville comprise, ayant apporté 100.000€, ce qui n’était pas énorme, mais représentait 46% des subventions d’alors ! Après avoir obtenu des tutelles ces 400.000€, le préfet Blanc avait envisagé un plan de restructuration financière pour les années suivantes ; c’était la seule solution qui permettait d’envisager un avenir serein pour les Chorégies.
-C’était en 2015 ?
-En 2016. Et puis le préfet Blanc est parti dans le Val d’Oise, et son successeur n’a, hélas ! pas repris le dossier.

-Le rapport de la Chambre régionale des comptes pointait en 2024 l’absence de rayonnement des Chorégies actuelles, un constat appuyé sur les chiffres des commerces locaux. Or on a l’habitude de dire que, pour 1€ investi dans un festival, la Ville reçoit entre 2 et 10€ selon le festival, plus généralement autour de 1,60€. Ce n’est donc pas le cas à Orange ?
-Ce que propose la Ville en dehors des Chorégies, ce sont des spectacles d’accueil, dont les places, de surcroît, ne sont pas numérotées. Donc ce sont des spectacles qui ne peuvent avoir les mêmes retombées économiques sur la ville. Tandis qu’aux Chorégies de mon époque, pour un opéra mis en scène, c’était cent musiciens logés pendant dix jours ; c’était cent choristes sur quinze jours de répétitions, c’étaient des représentations, c’était un public qui inondait tous les restaurants… Ce n’est plus le cas avec les spectacles d’accueil que propose la Ville. Donc c’est vrai, je pense que les tutelles sont très attentives à ce que les Chorégies retrouvent une véritable dimension, celle qu’elles avaient. Car les retombées économiques d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes. Ce n’est pas de ma part un jugement, c’est un simple constat factuel.
-On évoque le grand écart entre 2015, votre dernière année de gestion, et 2025. Mais je présume que le budget a évolué pendant vos décennies de direction ?
-Quand je suis arrivé en 1981… et parti en 2016 (!), on avait 872.450€ de subventions (ou l’équivalent, puisque le passage à l’euro date de janvier 2002, NDLR), ainsi réparties : 280.000€ de l’Etat, 230.000€ de la Région, 210.000€ du Département, et 152.450€ de la Ville. Des subventions qui sont restées inchangées jusqu’en 2015. Ainsi, dès la première année, on avait un taux d’autofinancement de 55%.
Les subventions sont aujourd’hui de 1.852.000€, ainsi réparties : 750.000€ de la Région, 600.000€ de l’Etat, 400.000€ du Département et toujours 152.450€ de la Ville.
Or avec 872.450€, les Chorégies affichaient autrefois deux productions scéniques d’opéra, jouées deux fois, ainsi qu’un oratorio et un ou deux concerts. Avec un taux d’autofinancement qui dépassait toujours 80%, pour atteindre même 87% en 2015 !
En 2026, avec 1.852.000€, soit largement plus du double, les Chorégies affichent une seule soirée d’opéra, en version concertante, et cinq soirées d’accueil.
Je ne comprends pas comment, en 2026 avec des subventions doublées, on ne puisse, en lyrique, assurer qu’une production scénique, alors qu’en 2015, avec des subventions deux fois moindres, nous avions deux productions scéniques, Carmen jouée trois fois, et le Trouvère joué deux fois : nous avions fait cette année-là une billetterie de 4.300.000€, 900.000€ de recettes hors subventions, donc une recette de 5.200.000€, un chiffre record, avec un auto-financement exceptionnel de 87% : de la folie ! Cela faisait des années que j’alertais le conseil d’administration (et le public, par l’intermédiaire de la presse, NDLR) ! Ce n’était pas seulement, pour les Chorégies, une fragilité mais un véritable danger ; si une année marchait bien, comme 2015, on était en petit, tout petit, excédent ;mais dans le cas contraire, on pouvait être dans le rouge, et dès 78 ou 80% d’autofinancement. Ainsi les tutelles nous disaient toujours : « ça marche ainsi, vous vous débrouillez très bien, on ne change rien… ». Même quand on était en déficit, on n’a jamais eu de problème de trésorerie. On avait en effet la chance d’avoir une programmation prévue à l’avance, qu’on annonçait pendant l’édition en cours ; et la billetterie ouvrait en septembre ; ce qui fait que, avant la fin de l’exercice, on avait encaissé 50% de la recette de l’année suivante. Mais c’était de la « cavalerie », avec le découvert que nous accordaient à la charnière juillet-août les banques, notamment le Crédit Coopératif, qui aidait beaucoup les collectivités, et plus encore la Société Générale.
-Si vous permettez, je reviens aux subventions ; celle de la Ville d’Orange représente alors, comme vous l’avez estimée, un peu moins d’1/5 de l’ensemble. C’est une proportion stable ?
-En 1995, Jacques Bompard (d’abord Front National puis Ligue du Sud, NDLR) est arrivé à la mairie d’Orange, et a évidemment commencé à mettre un certain nombre de conditions pour maintenir sa subvention ; quand il est arrivé, la subvention de la ville était déjà votée, et la programmation déjà arrêtée, il ne pouvait donc revenir en arrière. Donc c’est en 1996 qu’il a voulu agir, en disant qu’il n’était plus d’accord pour mettre le théâtre antique à disposition à titre gracieux. On a donc négocié une convention ; la négociation a duré très longtemps, et pendant ce temps, la subvention de 1996 avait été supprimée, et Philippe Douste-Blazy, à l’époque ministre de la Culture, avait, dès le lendemain, pallié le désengagement de la Ville en donnant immédiatement les 150.000€. Ce qui était une erreur, pour ne pas dire autre chose, parce que la Ville en a tiré les marrons du feu, disant « les Chorégies continuent, la Ville n’a pas besoin de payer. » Donc on a fini tout de même par négocier la convention, signée par les deux parties.
-Cette convention a donc permis de clarifier provisoirement les relations des Chorégies avec la Ville ?
-Le conseil d’administration, présidé par Thierry Mariani, m’avait alors demandé de voir ce que serait le transfert des Chorégies à Vaison-la-Romaine. Et donc j’avais fait, en accord avec la Ville de Vaison, une programmation, qui avait été bien avancée, j’avais même établi un budget ; la programmation était forcément différente de celle d’Orange, parce que le théâtre de Vaison est beaucoup plus petit que celui d’Orange, avec environ 3.800 places utilisables. On se préparait donc à déplacer les Chorégies à Vaison-la-Romaine.
Mais il y a eu une telle montée au créneau du secteur tertiaire de la Ville, c’est-à-dire des commerçants, des hôteliers – on en revient d’ailleurs à ce qu’ils disaient il y a quelques semaines, en décembre 2025 -, que, sur cette pression, la Ville a reculé, et a fait en sorte qu’on puisse malgré tout signer cette convention, et qu’on puisse avancer ; la Ville d’Orange a donc remis sa subvention, toujours à la même hauteur, puisqu’elle n’a pas changé jusqu’en 2015 ; c’est pourquoi, lorsque le maire dit dans la presse régionale, « on n’est là que pour payer », il faut relativiser : pour la Ville, c’est 152.000€, donc c’est une somme extrêmement faible dans le budget des Chorégies. Et je le redis, la subvention de la Ville n’a pas bougé depuis 1995, c’est-à-dire depuis 30 ans, ce qui veut dire qu’en 1995, elle représentait 17% du montant des subventions, et maintenant elle n’en représente plus que 8%.
C’est en 2017-2018 que la Région a décidé de prendre en main les choses, et elle a eu raison de le faire ; qui à sa place aurait pu le faire ? En revanche, je ne suis pas d’accord quand M. Estrosi d’abord, M. Galy ensuite, ont dit que les Chorégies d’Orange avaient été sauvées de la faillite. Les Chorégies d’Orange avaient un déficit, c’est vrai, qui était important et inquiétant, certes, mais elles n’étaient pas en faillite. Et pour preuve : on avait eu les mêmes problèmes en 1988 quand on avait monté la Tétralogie de Wagner, un succès artistique exceptionnel, mais un déficit extrêmement important. On aurait pu dire alors que les Chorégies étaient en faillite, parce qu’on en était au même point qu’en 2017. Donc, il faut remercier la Région d’être intervenue en 2018, ce qui n’avait pas été fait plus tôt malgré mes mises en garde réitérées.
Propos recueillis par G.ad. Photos Franz Hanfstaeng, G.ad.
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