Un vrai « film musical »,
pour cinéphiles avertis, pour mélomanes… et simplement pour curieux de cinéma intérieur !

Ce pianiste féru de cinéma, Jean-Baptiste Doulcet, nous propose un enregistrement de piano solo construit comme une filmothèque sonore. Ce projet revendique un lien direct entre improvisation pianistique et langage cinématographique.
Sur la première piste du disque, le pianiste annonce « Moteur ! » puis « Action ! » Son film est lancé, on entend le moteur de la projection démarrer. C’est parti pour 71 minutes réparties sur 22 séquences, chacune d’entre elles faisant référence à un film, un réalisateur et surtout offrant une improvisation pianistique évocatrice.
Jean-Baptiste Doulcet nous prend par la main et nous entraîne à la découverte de son jardin secret : ses improvisations sont inspirées par des films plus ou moins anciens, plus ou moins connus. Toutes ces réalisations cinématographiques ont laissé des traces dans l’histoire du cinéma et sont signées par des cinéastes célèbres : Bergman, Klimov, Varda, Lynch, Mizoguchi, Herzog, Kalatozov et bien d’autres.

Les réalisateurs Mathieu Amalric et Bertrand Mandico participent à ce projet avec des textes lus. (lecture de Opal Rush) piste 11 pour le premier, pour le second piste 7 (Film de Samuel Beckett) et piste 17 sur Inland Empire de David Lynch.
Jean-Baptiste Doulcet n’improvise pas seulement des pièces inspirées par le souvenir des films qu’il a aimés, il monte un vrai « film musical ». Par exemple, la piste 11 lue par Mathieu Amalric agit comme un hors-champ verbal. La voix du réalisateur ne chante pas, elle ne raconte pas une histoire, elle installe une ambiance, une tension qui nous prépare à l’audition de la piste suivante n°12, Opal Rush. Le passage de la voix à la musique rappelle un geste de cinéma : on quitte l’explicite, le langage, pour entrer dans le sensoriel avec une musique qui suggère la course, la fébrilité et la panique. En fait, tout l’album de Jean-Baptiste Doulcet semble chercher à faire une mise en scène des séquences avec le piano. Au lieu de donner un récital pianistique virtuose d’un peu plus d’une heure, l’artiste fragmente, insère la voix, crée des ruptures de rythmes, d’ambiances et fait de l’album un récital très personnel qui s’attache aux sensations, un récital à nul autre pareil !
De film en film, Doulcet ne tombe jamais dans la facilité :il ne joue pas un thème évocateur contenu dans le film et reconnaissable par les cinéphiles, mais interprète les souvenirs qui sont siens. Il improvise sur les sentiments générés par sa passion du film. Réalisée en 3 jours, cette improvisation restitue les images ou plutôt le souvenir des images qui ont donné aux films sélectionnés toute leur identité émotionnelle.
Autre exemple : sur la piste 13, Le Bonheur d’Agnès Varda, nous entendons un court extrait musical tiré du film, l’Adagio en si b K411 de Mozart avec les craquements du microsillon et ce, avant d’enchaîner sur l’improvisation du pianiste. Lors de sa sortie en 1965, le film fut sujet à scandale à cause du thème qui évoquait l’adultère, celui-ci n’étant pas ressenti comme une faute par le protagoniste. Le film fut même pour cette raison interdit aux moins de 18 ans. L’écriture de Jean-Baptiste Doulcet évoquant la réalisation a priori sereine du film est fluide, presque classique. L’émotion douce semble inquiète et traduit le « malaise » ressenti dans le film, dans lequel beauté et douceur ne sont qu’apparence !
La piste 14 du film Quand passent les cigognes s’intitule « Après la guerre ». Nous ressentons une grande sérénité, un calme d’après la tempête.
Opposition frontale avec la piste 16 Steel du film Blue Steel de Kathryn Bigelow. Ici le piano devient percussif, la gravité reprend ses droits. L’auditeur ressent la tension extrême, même sans avoir vu le film. Nous pressentons la violence inhérente du film que l’on imagine. Il en est de même pour plusieurs séquences comme entre autres Iconoclastes de Aguirre ou la Colère de Dieu de Werner Herzog.
La dernière piste (22) intitulée « Cannibal Fashion », (d’après le film The Neon Femon), conclut l’album, avec une musique qui évoque la beauté comme système de prédation ; l’écriture de Doulcet est élégante et dramatique, puis le son de l’appareil du projectionniste s’arrête lentement. On imagine le mot « Fin ».
Comme l’écrit Marcos Uzal, (critique et rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma), « écouter ce disque, c’est une expérience cinématographique car ici, la musique crée du cinéma pour les oreilles ! ».
L’écoute de ce disque est pour moi une expérience rare et exceptionnelle grâce à ces improvisations riches qui génèrent des images et des ambiances à mon insu… créant mon propre cinéma intérieur…
D.B.
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On pourra entendre Jean-Baptiste Doulcet cet été, le 23 juillet 2026, au Festival international de piano de La Roque d’Anthéron. On trouvera dans nos pages un compte rendu du concert.
BIOGRAPHIE (extraite du livret)
Jean-Baptiste Doulcet a remporté en 2019 le 4e prix et le prix du public du Concours Marguerite Long, présidé par Martha Argerich, ainsi que le prix Modern Times du Concours Clara Haskil, avec Christian Zacharias comme président du jury. Également lauréat (2e Prix) du 8e Concours nordique de piano et primé par la Fondation Charles Oulmont, il se produit régulièrement en France, notamment à Paris (Philharmonie, Salle Pleyel, Salle Gaveau, Salle Cortot, Saison 11musicale des Invalides…), et participe à tous les rendez-vous pianistiques : Festival de La Roque d’Anthéron, La Folle Journée, les Lisztomanias, Piano en Valois, Piano aux Jacobins, Festival de Menton, Pianoscope, Pianopolis, Festival de Nohant… Il est également présent sur les scènes internationales, notamment au Danemark (Aarhus Kammermusikfestival, Copenhagen Summer Festival, Oremandsgaard), en Suède, en Finlande, aux États-Unis avec orchestre, au Canada, en Allemagne, en Italie, au Japon, au Maroc et en Chine. Jean-Baptiste Doulcet a aussi fait ses débuts à la Philharmonie de Paris, au Festival de Grenade et aux BBC Proms avec l’Orchestre de Paris, sous la direction de Klaus Mäkelä, dans la version avec piano solo du Petrouchka de Stravinsky.
Il réalise un premier enregistrement « live » Beethoven/Schumann (Les Spiriades), ponctué d’improvisations qui constituent une part importante de son activité. En 2022, il sort chez Mirare un CD intitulé « Un monde fantastique », encensé par la critique, réunissant des œuvres de Liszt et de Schumann. En 2024, son troisième album paraît : « Søleils blancs », un florilège de musiques nordiques pour piano (Mirare), réunissant Grieg, Sibelius et Nielsen.
Musicien complet, la carrière de Jean-Baptiste Doulcet s’épanouit également dans le répertoire de musique de chambre aux côtés de partenaires tels que David Oistrakh Quartet, Augustin Dumay, Alexandre Kantorow, Marc Coppey, le Quatuor Hermès, le Quatuor Arod, Lucas Debargue, Fedor Rudin, le Quatuor Hanson, Aurélien Pascal ou encore Raphaël Sévère.Comme compositeur, il a écrit plus d’une vingtaine d’œuvres pour instruments solistes, musique de chambre ou ensemble, créées notamment par les solistes Raphaël Pidoux et Alina Ibraguimova. Sa Trilogie de la Passion pour ensemble de douze violoncelles d’après des poèmes de Goethe est éditée chez Alfonce Production.
Formé au CNSMD de Paris auprès de Claire Désert en piano et en musique de chambre, ainsi que de Thierry Escaich et Jean-François Zygel en improvisation, il a aussi suivi les conseils d’Émile Naoumoff, Tuija Hakkila, Dmitri Bashkirov, Hortense Cartier-Bresson, Epifanio Comis, Alexey Lebedev ou encore Michel Béroff, et a suivi une classe de perfectionnement en Suède auprès de Julia Mustonen-Dahlkvist.
Enfin, il est le cofondateur, avec sa femme Emilie Callesen, de la French Connection Academy, une académie internationale basée au Danemark et destinée aux jeunes musiciens du monde entier, créant un véritable pont culturel entre la France et les pays nordiques.En 2025, il est nommé professeur de piano à la prestigieuse École normale de musique de Paris Alfred Corto.
(Nous indiquons en gras les noms des artistes qui sont largement présents dans les pages de Classiqueenprovence).
G.ad.
C’est intriguant, et ça donne envie !
Mais s’il ne reprend pas les vrais thèmes musicaux de chaque film, je suppose que si on ignore le titre on ne peut pas deviner de quel film il s’agit. Donc je suis encore plus intrigué !
Bonjour, et merci pour votre commentaire. En effet, cet enregistrement donne accès à la fois à la musique de Jean-Baptiste Doulcet, et à l’univers cinématographique, que l’on retrouve – ou découvre – avec le même bonheur dans le livret d’accompagnement. La curiosité est très bonne conseillère : elle nous incite à explorer toujours de nouveaux domaines.
Bonnes et belles découvertes à vous ! Cordialement,
G.ad., rédactrice en chef de Classiqueenprovence