Alexandre Tharaud, du Grand Siècle aux chansons françaises : l’art de se réinventer

Lundi 27 juillet 2026, 20h30, Parc du Château de Florans, Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron (site officiel)
François Couperin (1668 1733), Les barricades mystérieuses (1717). Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Suite en la (1728) : Allemande, Courante, Sarabande. Les trois Mains. Fanfarinette. La Triomphante. Gavotte et ses six doubles. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Sonate pour piano n°11 en la majeur « à la Turka » K331(1783), Tema- Andante grazioso, Minuetto, « A la Turka », Allegretto.
Francis Poulenc (1899-1963), Hommage à Édith Piaf (15e improvisation) (1959). Jean Wiener (1896-1982), L’Âme des poètes, d’après Charles Trenet (1951) ; Mes jeunes années, d’après Charles Trenet (1939). Francis Poulenc (1899-1963), Les chemins de l’amour (1940). Jacques Brel (1929-1078)/ Abdel Rahman El Bacha (1958), Ne me quitte pas (1959). Gérard Pesson (1958), Noir dormant, d’après Barbara (2014). Alexis Weissenberg (1929-2012), Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous (1997). Charles Trenet (1913-2001)/ Alexis Weissenberg (1929-2012), Vous oubliez votre cheval ! (1958)
Improvisations sur des chansons de Piaf, Barbara, Baker…
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Voir aussi notre présentation d’ensemble du festival de La Roque d’Anthéron 2026,
première édition post-René Martin

Il y a chez Alexandre Tharaud une élégance naturelle qui précède même la première note. Silhouette longiligne, démarche discrète, il s’installe au piano avec cette simplicité qui caractérise les très grands artistes. Puis les mains prennent possession du clavier et, pendant près de deux heures, c’est un véritable voyage à travers trois siècles de musique qu’il offre au public de La Roque d’Anthéron.
La première partie du récital semble presque hors du temps. Avec Les Barricades mystérieuses de Couperin, puis la Suite en la de Rameau, le pianiste retrouve un univers dont il connaît intimement les moindres respirations. Le piano se fait clavecin sans jamais le singer : les notes sont ciselées, les ornements d’une précision exquise, les appoggiatures délicatement suspendues.
Dans la célèbre Sonate « Alla Turca » de Mozart, Alexandre Tharaud refuse toute démonstration tapageuse. Son jeu privilégie la clarté du discours, l’élégance des lignes, un humour discret. Les deux mains dialoguent avec une remarquable limpidité, faisant oublier la virtuosité au profit de la musique elle-même. Chez lui, Mozart retrouve une grâce toute classique, jamais figée mais toujours parfaitement équilibrée.
Le public, déjà conquis, réserve au pianiste une longue ovation. Pourtant, le meilleur reste à venir.
Après l’entracte, le décor change complètement.

Le musicien que l’on croyait d’une élégance presque aristocratique laisse place à un interprète totalement habité. Avec l’Hommage à Édith Piaf de Francis Poulenc, l’atmosphère devient soudain plus intime, presque cinématographique. Puis viennent L’Âme des poètes et Mes jeunes années dans les délicieuses transcriptions de Jean Wiener, Les Chemins de l’amour de Poulenc, Ne me quitte pas revisité par Abdel Rahman El Bacha, ou encore Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous imaginés par Alexis Weissenberg.
Au fil de ces arrangements, Alexandre Tharaud ne joue plus seulement du piano : il raconte des histoires. Son corps accompagne chaque phrase musicale, son pied marque discrètement la pulsation, son visage s’anime au rythme des mélodies. Le classique dialogue avec le jazz, l’improvisation affleure sans cesse, les harmonies prennent des couleurs inattendues.
Les chansons de Trenet, Barbara, Brel, Piaf ou encore Baker retrouvent une seconde jeunesse. On redécouvre ces airs familiers débarrassés de leurs habitudes d’écoute, sublimés par un pianiste qui ose les faire respirer autrement. Ce n’est jamais de la nostalgie, c’est une véritable recréation.
Cette seconde partie révèle une facette moins connue d’Alexandre Tharaud. Derrière l’interprète des grandes œuvres du répertoire apparaît un musicien libre, curieux de tous les langages, capable de passer avec une aisance déconcertante du raffinement baroque au swing le plus spontané. Une liberté qui rappelle que le piano, avant d’être un instrument à percussion, demeure un formidable espace d’invention.
Le public ne s’y trompe pas. Les applaudissements deviennent ovation, certains spectateurs frappent des pieds pour prolonger ce moment de partage.

Et puis, comme une confidence, le pianiste revient offrir la Première Gnossienne d’Erik Satie. Après l’effervescence des improvisations, cette musique suspend le temps. Quelques minutes suffisent pour retrouver cet univers de mystère et de poésie dont le pianiste est l’un des ambassadeurs les plus inspirés. Lui qui a consacré un magnifique coffret à Satie retrouve ici un compositeur qu’il semble habiter de l’intérieur : rien n’y est démonstratif, tout relève de l’évidence.
Dernier salut avec La Foule d’Édith Piaf, comme un clin d’œil à cette seconde partie consacrée à la chanson française.
Ce concert raconte en réalité l’histoire d’Alexandre Tharaud lui-même. La première partie évoque le pianiste que tout le monde connaît, héritier du grand répertoire français et classique. La seconde révèle le musicien amoureux de la chanson, du jazz, de l’improvisation, celui que l’on retrouve dans ses collaborations avec Piaf, Barbara, Brel, ou encore dans ses nombreux projets hors des sentiers battus. Cette construction du programme n’est pas un simple assemblage d’œuvres : c’est presque un autoportrait musical. C’est ce qui rend ce récital particulièrement marquant.
Au terme de cette soirée, une certitude s’impose : Alexandre Tharaud n’est pas seulement un immense pianiste classique. Il est un musicien complet, un passeur capable d’effacer les frontières entre les styles et les époques, faisant dialoguer Couperin, Mozart, Poulenc, Trenet, Piaf ou Satie avec une même exigence artistique. Rarement un récital aura donné une impression aussi forte de liberté.
D.B. Photos Franck Denis, FIP 2026
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Nous partageons la même impression de liberté et de profonde émotion en nous rappelant le beau spectacle du Festival In d’Avignon, en 2017 dans la cour du lycée Saint-Joseph, où Juliette Binoche et Alexandre Tharaud rendaient ensemble un hommage tout à la fois poignant et léger à Barbara sous le titre Vaille que vivre (photo Christophe Raynaud de Lage). On se rappelle aussi le film éponyme Alexandre Tharaud, le Temps dérobé, et son apparition dans le film de Michaël Haneke, Amour, en 2012.
Classiqueenprovence a chroniqué à plusieurs reprises des concerts ou récitals d’Alexandre Tharaud, notamment avec l’Orchestre Avignon-Provence – alors régional – en 2018. Cet été encore, parmi ses nombreux engagements Alexandre Tharaud a joué avec cette même formation devenue nationale en 2020, sous la direction de Philippe Bernold (également à la flûte) un programme « Mozart le parisien » dans le cadre du Festival Mozart dans la Drôme (ex-Pays de Saoû), seul festival français entièrement consacré à Mozart, samedi 18 juillet 2026 dans la carrière de Saint-Restitut.
Par ailleurs, outre notre rencontre au Festival d’Avignon en amont du spectacle, nous avions pu interviewer Alexandre Tharaud en octobre 2015.
G.ad.
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