Le vertige et la sérénité

Jeudi 13 août 2026, 21h, Auditorium du Parc du Château de Florans, Festival International de piano de La Roque d’Anthéron (site officiel)
Abdel Rahman el Bacha, piano
Maurice Ravel (1875-1937) : Miroirs (1904-1905), l. Noctuelles, II. Oiseaux tristes, lll. Une barque sur l’océan, IV, Alborada del gracioso, V, La vallée des cloches. Gaspard de la nuit(1908), l. Ondine, Il. Le Gibet, Ill. Scarbo. Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Variations Goldberg, BWV 988 (1741)
![]()
Voir aussi notre présentation d’ensemble du festival de La Roque d’Anthéron 2026,
première édition post-René Martin
Ravel, Bach : deux univers, deux écritures, deux exigences. Une même soirée pour Abdel Rahman El Bacha, (que nous avons suivi dans nos pages à plusieurs reprises, toujours avec la même admiration). Il a conduit le public de La Roque d’Anthéron du vertige des Miroirs et de Gaspard de la nuit à la profondeur méditative des Variations Goldberg. Une soirée durant laquelle la virtuosité, loin de se donner en spectacle, s’est faite poésie.

Il y avait, ce soir-là, quelque chose de particulièrement précieux sur la scène du Parc de Florans : deux écrans latéraux permettaient de suivre en direct les mains du pianiste. Excellente initiative du Festival, car le public pouvait ainsi voir de très près ce qui, habituellement, échappe en partie à son regard : la prodigieuse dextérité d’un grand pianiste.
Et quelles mains ! Dès les premières mesures de Noctuelles, premier des cinq Miroirs de Ravel, Abdel Rahman El Bacha déploie une vélocité stupéfiante. Les séries chromatiques rapides semblent faire surgir dans l’espace le vol imprévisible des papillons de nuit. Les doigts filent sur le clavier, les notes apparaissent et disparaissent presque avant que l’oreille n’ait eu le temps de les saisir. Le public est immédiatement captivé : il entend la musique et, grâce aux écrans, en découvre simultanément le secret.
Avec Oiseaux tristes, l’atmosphère se transforme. Aux fulgurances succèdent des sonorités plus sombres, une mélancolie presque immobile. El Bacha ne cherche jamais l’effet; son jeu demeure d’une élégance et d’une discrétion remarquables. La poésie naît de cette retenue même.
Puis vient Une barque sur l’océan. Les arpèges qui se déploient des graves aux aigus, les trilles suspendus, les accords profonds et le mouvement incessant des sonorités donnent à la musique une dimension presque visuelle. Le pianiste nous emmène véritablement sur l’océan. Le thème de la barque, avec ses quelques notes qui reviennent comme un fil conducteur, semble porté par un flux musical ininterrompu.
La difficulté de cette page est vertigineuse, mais jamais El Bacha ne laisse paraître l’effort. Tout semble couler avec naturel.
Avec Alborada del gracioso, changement de décor : nous voici en Espagne. Notes piquées, rythmes syncopés, trilles, notes répétées très rapidement, accents et, surtout, ces extraordinaires glissandi de tierces qui semblent mettre le clavier tout entier en mouvement : Ravel impose une virtuosité redoutable. La partie centrale, plus lente, laisse apparaître une Espagne plus rêveuse avant que la danse ne reprenne ses droits. Les castagnettes semblent résonner dans l’armature même du piano.
Enfin, La vallée des cloches plonge l’auditeur dans une rêverie presque mystique. Les harmonies, les résonances et les silences font entendre des cloches imaginaires, lointaines, dont les sonorités se répondent dans l’espace. Un accord final… et l’ovation éclate.
Mais Ravel n’a pas encore livré tous ses secrets.
De Gaspard de la nuit au vertige

Avec Gaspard de la nuit, El Bacha aborde l’un des sommets de la littérature pianistique. Ondine surgit dans un ruissellement de notes légères. La texture rapide des triples croches enveloppe la créature aquatique d’une matière sonore presque irréelle, et pourtant, derrière cette limpidité apparente se cache une écriture d’une redoutable complexité. Le lac qui enveloppe la merveilleuse Ondine est profond : on mesure cette profondeur par sa limpidité musicale.
Le Gibet suspend soudain le temps. La musique devient sombre, dans la désolation, tandis que le glas obstiné maintient l’auditeur dans une inquiétante expectative.
Puis arrive Scarbo, créature insaisissable, bondissante, démoniaque. Ravel avait écrit cette page avec l’espoir de créer une partition plus difficile d’exécution que Islamey op 18 de Mili Balakirev. Les difficultés techniques atteignent ici des sommets. Les traits fulgurants, les notes répétées, les contrastes et les brusques éclats exigent du pianiste une maîtrise absolue du clavier. Les écrans permettent au public de mesurer concrètement cette incroyable dextérité. Pourtant, malgré la difficulté et la vélocité, jamais El Bacha ne transforme Ravel en démonstration de force. Sa virtuosité reste au service de la musique.
Dans les gradins, le silence est total, presque religieux. Le public semble comme tétanisé par tant de virtuosité et surtout, par la poésie qui en émane. Rarement les mains d’un pianiste auront été aussi étroitement associées à ce que l’oreille reçoit.
Bach : de l’éblouissement à l’intériorité

Après Maurice Ravel, Johann Sebastian Bach. Après les couleurs, les éclats et les sortilèges du piano ravélien, voici les Variations Goldberg.
Le changement d’univers est radical. Les Goldberg, recueil touffu, fantasque, d’une exceptionnelle densité contrapuntique, ne suivent pas un parcours narratif traditionnel : elles reviennent sans cesse autour de l’Aria initiale, comme autant de regards différents portés sur un même matériau. C’est précisément là qu’El Bacha révèle une autre facette de son art.
Durant près d’une heure, il retient l’attention d’un public qui, après avoir été saisi par le spectaculaire chez Ravel, se laisse désormais gagner par la concentration et la sérénité. La complexité contrapuntique de Bach est immense, mais le pianiste ne l’alourdit jamais. Il fait entendre les voix avec clarté, soigne les ornements avec une élégance infinie et laisse respirer chaque variation.
La virtuosité est toujours là, mais elle s’est effacée derrière la musique. C’est peut-être ce qui caractérise le mieux Abdel Rahman El Bacha : il possède une technique qui pourrait se suffire à elle-même, mais choisit de la rendre invisible. Chez Ravel, elle permet aux images de naître ; chez Bach, elle permet à la pensée musicale de se déployer.
Le public, une nouvelle fois, est conquis. Après le silence recueilli de Ravel vient une écoute presque hypnotique de Bach. Deux manières de retenir une salle entière dans le même état d’attention.
Un cadeau pour les mélomanes

L’ovation est à la mesure de la soirée. Mais El Bacha ne se contente pas d’un bis virtuose. Il prend le micro et offre au public une de ses propres compositions, « Chant d’amour, dédiée aux mélomanes, à tous ceux qui aiment la musique et à la vie ». Cette œuvre, composée alors qu’il n’avait que 16 ans, prend, après une telle soirée, une résonance particulière. On y devine déjà le musicien qu’il allait devenir : un pianiste chez qui la maîtrise technique n’a jamais étouffé la sensibilité. Après Ravel et Bach, après le vertige et la profondeur, El Bacha choisit ainsi de terminer cette soirée par un geste intime, presque affectueux.
Soirée où la virtuosité aura été partout sans être ostentatoire. Abdel Rahman El Bacha aura montré que la plus grande maîtrise est peut-être celle qui sait se faire oublier pour laisser toute la place à l’émotion et à la musique.
D.B. Photos Franck Denis FIP 2026
Superbe article pour un superbe artiste !
Merci pour votre aimable commentaire. Bonne fin d’été à vous, peut-être dans d’autres festivals…
Cordialement,
G.ad.