Canari, un village de Haute-Corse, aux premières loges pour le Concours International de chant lyrique

Nous étions aux premières loges dans ce village suspendu entre ciel et mer pour assister aux éliminatoires, demi-finale et finale du concours international de chant lyrique, dont nous avons déjà présenté les grandes lignes.
Pas moins de 32 chanteurs et chanteuses de toutes nationalités se sont présentés dès le matin du mardi 1er septembre dans la cour du Couvent Saint-François. Ils et elles ont été accueillis par Rita Scaglia, fille de Jacques Scaglia, créateur de ce concours en 2003 et décédé en 2025. « C’est un lourd héritage » a concédé sa fille qui n’a pas hésité cependant à reprendre les rênes de l’Association Art lyrique Jacques Scaglia et du festival qui en est à sa 23e édition. Après avoir souhaité la bienvenue et surtout le « meilleur à venir », elle a présenté la présidente du jury, Renée Auphan (Ex-directrice de l’Opéra de Lausanne, de l’Opéra de Genève et de l’Opéra de Marseille) et les autres membres du jury : Dominique Riber (agent artistique), Maurice Xiberras (directeur général de l’Opéra & Odéon de Marseille), Laurent Campellone (chef d’orchestre et directeur général de l’Opéra de Tours), Jean François Borras (ténor lyrique, lauréat à Canari en 2007) et, excusé, Claude Cortès qui arrivera plus tard et sera remplacé par Julie Knecht (soprano). Les pianistes accompagnateurs Olivier Cangelosi et Jean-Baptiste Lhermelin n’ont pas été oubliés ainsi que Jean-Pierre Gianeli, précieux accordeur. Les candidats ont pu également visiter les « loges » du couvent afin de repérer les entrées de scène et constater que bienveillance, convivialité et professionnalisme les accompagneront pendant ces 4 jours.
Deux jours éliminatoires ouverts au public
Pour les premiers éliminatoires , chaque candidat devait présenter un air de son choix, dont un en français. On a eu droit ainsi à Offenbach(« Amours divins, ardentes flammes »), à Massenet (« je suis encore tout étourdie »), aux Carmélites de Poulenc, à l’air des bijoux de Gounod… du Mozart ..en fait 64 passages puisque les candidats sont passés deux fois. On a pu constater que le niveau est très bon, une majorité de sopranos, une belle représentation de voix d’hommes, ténor, baryton, basse.
Au terme de ces 2 journées, le jury a sélectionné 16 artistes pour la demi-finale du jeudi.

Quelques premiers ressentis
Les candidats regrettent de ne pas avoir pu répéter avec le piano, mais étant tous logés à la même enseigne, cela n’avait finalement que peu d’impact, d’autant que le professionnalisme et la bienveillance des deux pianistes accompagnateurs ont balayé leur crainte. De même l’ordre de passage – tiré au sort et gardé pendant ces 4 jours – n’a effrayé ni le numéro 2, la mezzo algérienne Camille-Taos Arbouz Demorgon ni le dernier 32, le baryton-basse américain Cory Mc Gee, puisque tous deux sont aisément arrivés en finale. Certains concèdent préférer être placés vers le milieu, mais finalement aucun stress ne semble atteindre ces candidats qui ont été accueillis dans des conditions apaisantes : conduits quelquefois par leurs logeurs, reçus par un buffet d’accueil et surtout se connaissant pour la plupart tous entre eux, ayant l’occasion de se croiser maintes fois lors de concours. Quand on leur demande ce qui a guidé leur choix pour le premier air à présenter au jury, ils sont unanimes : celui avec lequel ils sont le plus à l’aise pour donner dès le début le meilleur d’eux-mêmes. Certains se demandent si leur CV ou leur bio n’a pas été un peu court – en effet les membres du jury sont très attentifs à leur dossier pendant les auditions- ou au contraire s’ils en ont trop fait. Ils semblent assez fatalistes car, ainsi que me l’a confié une soprano, les jurys sont souverains et quelquefois les décisions sont mal comprises. Cependant dès les premiers éliminatoires, les jurys se sont tenus à disposition des 16 candidats et candidates non sélectionnés pour leur faire un retour individuel, ce qui est précieux pour ces jeunes talents qui pour la plupart ont décidé de rester pour participer en fin de festival au Prix du Public. C’est également ce qui se passe lors du Concours de la mélodie organisé par les Saisons de la Voix à Gordes.

En soirée, concert hommage à Jacques Scaglia
Le soir, le concert en hommage à Jacques Scaglia fut très émouvant, réussissant la performance de toucher tout le public, même totalement étranger à ce mélomane fondateur de ce concours de chant lyrique il y 23 ans. En effet pour lui rendre hommage, alors qu’il est décédé le 25 septembre 2025, quelques jours seulement après la 22e édition, sa fille Rita a imaginé avec les membres de l’association ART Lyrique Scaglia, quelque chose de simple et à son image : celui d’un homme qui privilégiait la rencontre, la transmission, le compagnonnage. C’est ainsi que beaucoup sont venus témoigner et en paroles et en chant de ce que Jacques Scaglia leur a apporté. Tous ont rappelé la générosité, la disponibilité et la bienveillance de cet homme qu’ils ont rencontré à un moment de leur carrière, souvent à leurs débuts, car c’est souvent à Canari ou à Bastia que tout a commencé.

Le pianiste Olivier Cangelosi, avant d’interpréter la sonate op.13, II° mouvement de Beethoven, a rappelé sa rencontre avec Jacques Scaglia qui lui a fait tout de suite confiance pour accompagner le concours alors qu’il était un tout jeune pianiste. La présence du ténor Jean-François Borras, lauréat il y a 19 ans du concours a suffi à prouver sa reconnaissance pour cet homme et ce lieu, qui lui ont permis de débuter une véritable carrière internationale. (On se souvient de sa maestria dans le Mefistofele d’Arrigo Boito, en juillet 2018, aux Chorégies d’Orange, dans une situation pourtant très… acrobatique, NDLR). La soprano Christina Gianelli à ses côtés à cette époque était là ce soir pour interpréter le duo de Saint Sulpice dans Manon de Massenet. L’amour de la musique et la musique de l’amour prenaient alors tout leur sens pour ces deux-là qui ne se sont plus quittés après Canari ! Maurel Endong, lauréat en 2024, a choisi de chanter l’air de la calomnie du Barbier de Séville, l’un des airs préférés de Jacques Scaglia qu’il considère comme un grand-père d’adoption. Katleho Mokhoabane, lauréat en 2025, a eu droit à une formidable ovation avec les Pêcheurs de perles de Bizet, d’une délicatesse infinie.
Pour la soprano Julia Knecht, actuellement professeur de chant et membre du jury, c’est bien Jacques Scaglia qui lui a donné le goût de transmettre et de se battre pour que l’Art lyrique se perpétue en Corse. Elle a choisi l’air approprié de Massenet « Profitons bien de la jeunesse ». Une belle soirée -où le public avait enfin le droit d’applaudir (c’est interdit pendant le concours)- qui s’est terminée par le traditionnel Dio vi salvi Regina chanté par tous les participants et le public. Une soirée simple, sincère , qui a célébré un homme mais aussi ce lieu particulier et unique de Canari, devenu une référence dans le milieu lyrique.
La finale du 4 septembre
Le public était au rendez-vous dès 15h pour une finale réunissant 10 candidats, chacun devant chanter 2 airs choisis par le jury. Grande effervescence quand le jury a demandé à quelques candidats de rechanter les mêmes airs que la veille : pour confirmer un choix ? Mais lequel ? Suspense ! Les candidates elles-mêmes n’ont pas su nous le dire. C’est ainsi que le public assidu a pu réentendre un « Pleurez, mes yeux » de Massenet ou « Un bel di vedremo » (Madama Butterfly de Puccini) ou encore « Madamina il catalogo » (Don Giovanni de Mozart). Ce fut un bel exercice pour le public, averti ou néophyte, de pouvoir comparer, s’étonner, décerner déjà les récompenses pendant l’entracte ! Pendant la délibération du jury, les 18 candidats et candidates éliminés le premier jour ont participé au prix du public, le plus beau prix selon certains ! La soprano colorature Alice Marzuola éliminée pourtant dès les quarts de finale a pris une revanche populaire en interprétant un incroyable « Glitter and Be Gay » de Bernstein. C’est un moment de fête pour tous, sans véritable enjeu si ce n’est celui de faire plaisir.
Première surprise : pas de Premier prix Opéra pour les femmes, mais deux Deuxième Prix ex-aequo pour la soprano suisse Fanny Utiger et la soprano Sima Ouahman. Le grand vainqueur est l’américain Cory Mc Gee qui a remporté à la fois le Prix Scaglia et le Premier prix Opéra Homme. Le ténor Paul Germanaz a remporté le deuxième prix Opéra homme, un prix largement mérité qui salue l’aisance et la constance de ce jeune homme à la voix de velours. La présidente du jury a tenu à créer le prix de la présidente pour l’attribuer à la soprano Lia Dufy qui l’a beaucoup émue avec son air des clochettes de Delibes et Douce enfant de Massenet. Cette année, un nouveau prix voit le jour : le Prix IMIZA – marque de cosmétique et de produits de beauté à l’immortelle Corse – décerné par la créatrice Anne Benoit-Biancarelli, passionnée de musique et profondément attachée à Canari. Ce prix est revenu à la soprano suisse Fanny Utiger, à l’image de cette plante qui devient ainsi ambassadrice de la transmission, beauté et excellence. Une fois n’est pas coutume, le prix du jury pour la mezzo Camille-Taos Arbuz Demorgon a été largement approuvé dans les rangs du public ainsi que celui de la jeune espoir Laurynn Favières. Nous étions cependant plusieurs à nous étonner de l’absence au palmarès de la georgienne Anna Kharaidze dont le passage était toujours très attendu pendant les 4 jours de prestations.
Les prix attribués
- Prix du public : Alice Marzuola, soprano française
- Prix Jacques Scaglia : Cory Mc Gee, baryton basse américain
- 1er Prix Opéra homme: Cory Mc Gee, baryton basse américain
- 2e Prix Opéra homme : Paul Germanaz, ténor français
- 2e prix opéra femme : Sima Ouahman, soprano française
- 2e prix opéra femme : Fanny Utiger, soprano suisse
- Prix du Jury : Camille-Taos Arbuz Demorgon, mezzo franco-algérienne
- Prix jeune espoir : Laurynn Favières, soprano française
- Prix de la présidente : Lila Dufy, soprano française
- Prix Imiza : Fanny Utiger, soprano suisse
M.P. Photos Rita Scaglia & M.P.
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