« Chœur battant »

Vendredi 13 mars 2026, 20h, Opéra Grand Avignon
Orchestre National Avignon-Provence, Ustina Dubitsky direction
Chœur de l’Opéra Grand Avignon, Alan Woodbridge direction
Max Reger, Nachtlied. Johannes Brahms, Verlorene Jugend. Johannes Brahms, Nachtwache 1 et 2. Johannes Brahms, Geistliches lied. Ludwig van Beethoven, Meeresstille und Glückliche Fahrt. Johannes Brahms, Schicksalslied. Franz Schubert, Symphonie n° 9 « La Grande »
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Force aura été de constater, en ce concert du vendredi 13 mars, que le répertoire choral romantique allemand, monde auquel nous sommes finalement peu habitués, n’attire pas les grandes foules, si l’on en juge par le nombre de fauteuils laissés vacants. Le public présent, pour ceux qui n’en sont pas particulièrement de fins connaisseurs, a pu, quant à lui, se trouver quelque peu déboussolé et avoir du mal à suivre, n’ayant pas eu en main un véritable programme de salle, la seule information donnée tenant sur un marque-pages se contentant d’énumérer les noms des artistes et les titres des œuvres à l’affiche, le tout complété d’un QR-Code. Aucune présentation d’artistes, aucune présentation ni commentaire sur les œuvres données sous leur seule dénomination allemande ; or tout le monde n’a pas la facilité de flasher un QR-Code ou le temps d’étudier un programme avant de venir au concert. Enfin, l’inversion, non annoncée, du Schicksalslied (titre qui cache en fait le bien connu Chant du Destin) et de l’œuvre de Beethoven aura pu également contribuer à la confusion.
Ce concert avait donc pour originalité de réunir deux chefs, de voir un chœur et un orchestre se partager la scène, permettant à chacun de se mettre en valeur, seul ou réunis. Le chœur, d’abord, a cappella, sous la direction d’Alan Woodbridge, interprétait le Nachtlied (Chant de la nuit) de Reger, sur un poème de Petrus Herbert, un romantisme quelque peu tardif, de 1914, tiré de ses Huit chants sacrés, opus 138, et trois des Cinq Chants, opus 104 (1888), de Brahms, Verlorene Jugend (Jeunesse perdue), sur un texte de Josef Wenzig, et, sur des textes de Friedrich Rückert, Nachtwache 1 et Nachtwache 2 (Veille de nuit).
L’orchestre se joignait ensuite à lui, toujours sous la direction d’Alan Woodbridge, pour interpréter, de Brahms encore, le Geitsliches lied (Chant sacré), op. 30 (1856), initialement écrit, sur un texte de l’écrivain allemand Paul Flemming, pour chœur et piano ou orgue. Nous n’avons pas eu plus d’information sur son orchestration, qui semble relativement récente, peut-être (sous toute réserve) due, d’après nos recherches, au chef John Eliot Gardiner.

Orchestre et chœur continuaient, sous la direction, cette fois, de la toute jeune cheffe, formée en Allemagne, violoniste à l’origine, Ustina Dubitsky, avec le Meeresstille und Glückliche Fahrt (Mer calme et heureux voyage), non pas de Mendelssohn, mais de Beethoven, op.112 (1815), sur deux poèmes de Goethe, et, donc, le Chant du Destin, op. 54 (1871) de Brahms, sur le poème de Friedrich Hölderlin.
Après l’entracte, enfin, l’orchestre et Ustina Dubitsky tenaient seuls la scène pour la symphonie de Schubert (1825).
Sous la direction efficace d’Alan Woodbridge, les 28 choristes du Chœur de l’Opéra Grand Avignon ont su faire montre de toutes leurs qualités dans les œuvres a cappella de Reger et Brahms et le Geistliches Lied, avec l’orchestre. Homogénéité, clarté, précision des attaques ont été leurs atouts. Nuances et dynamiques bien abordées, expressivité, beau rendu des épisodes énergiques ou puissants, ou tendres, ont révélé toute la beauté et la chaleur de ces lieder emplis de douce tristesse, de mélancolie ou d’espoir affirmé. Le Geistliches Lied a été, lui, une belle réussite, un mariage parfait entre l’orchestre et le chœur, toujours à son niveau précédemment affiché. Bien soutenu et encadré par les cordes, ce dernier s’élève, ample et solennel, en un long crescendo vers un « Amen » qui s’affirme avec force avant de s’apaiser.
La maîtrise de l’ensemble chœur et orchestre par Ustina Dubitsky a été un peu moins convaincante, laissant apparaître quelques imperfections dans la coordination, moins de clarté dans les lignes, peut-être liées aux tempi en général rapides choisis par la cheffe, mais en partie gommées par l’énergie qu’elle y déploie.
L’œuvre de Beethoven présente deux sections, un sostenuto pour la mer calme, sur laquelle un bateau (à voiles) peine à avancer, et un allegro vivace, lorsque, enfin, le vent le pousse. Le contraste est fortement marqué entre les deux, un sostenuto retenu, presque mystérieux, où l’on notera un joli passage en pizzicati des violons sur les voix féminines, des cordes graves sur les voix masculines, et un allegro entraînant, plein d’entrain, rapide et triomphant.
Le Chant du Destin est, lui, en trois parties, deux adagios encadrant un allegro. S’il n’a pas dégagé toute sa force expressive, un impact plus marquant, l’interprétation en a quand même été satisfaisante. Les deux adagios, le second étant presque identique au premier, retravaillé dans une autre tonalité, où se remarque un ostinato sourd de timbales, alternent, dans une réflexion profonde, chœur et orchestre, bien en phase. L’allegro perd un peu de clarté, mais reste expressif avec ses cordes excitées, ses accents marqués, la déclamation scandée du chœur.
L’interprétation de la 9ème symphonie de Schubert fut, en revanche, d’excellente facture. Choisissant des tempi plutôt rapides, bien que les deux premiers mouvements soient indiqués andante/ allegro ma non troppo et andante con moto, jouant avec la virtuosité de l’orchestre, Ustina Dubitsky est arrivée à construire une œuvre équilibrée, cohérente, dynamique, entraînant le public à applaudir à chaque fin de mouvement. Rappelons que la jeune cheffe, formée en direction d’orchestre à Weimar et Zurich, puis en masterclasses avec Peter Eötvös et Paavo Järvi notamment, a été révélée par le concours La Maestra. Dans ce déploiement d’énergie, les nuances, les dynamiques étaient parfaitement dosées. Se succédaient ainsi, un premier mouvement à l’introduction décidée et conquérante, et un deuxième aux airs de marche volontaire, au rythme marqué, alternant avec une partie centrale et un final plus ralentis et réfléchis. On y aura noté une partie de hautbois parfaitement maîtrisée et mise en valeur. Le scherzo, allegro vivace, toujours décidé, aux forte nets et tranchés, aura su proposer aussi des épisodes plus doux et dansants. Le finale, enfin, également allegro vivace, aura bien répondu à cette indication.
Cette interprétation était un choix. Energique, bien équilibrée, entraînante, elle ne pouvait qu’être saluée par les ovations d’un public conquis. Elle nous aura laissé, cependant, un petit regret, qu’un tel choix, prenant sur l’instant, captivant même, n’ait pas accordé à l’auditeur un peu plus de temps de respiration, un peu plus de temps pour se délecter plus profondément des beautés schubertiennes.
Un concert, en conclusion, qui a eu le mérite, par sa première partie, de nous rappeler un répertoire que nous n’avons pas l’habitude d’entendre de compositeurs majeurs et de nous sortir ainsi des habituels sentiers battus.
B.D. Photo Holger Talinski
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