
Madame la ministre,
Le décret relatif au FONPEPS (Fonds national pour l’Emploi dans le Spectacle), paru le 30/12/2025, porte atteinte à la vocation première de ce fonds : encourager l’emploi. Pire, il met en danger, de façon pérenne, à la fois les capacités de création et d’embauche des petites et moyennes structures de production, mais aussi la diversité de la création artistique, pour laquelle vous avez affirmé faire montre d’une attention toute particulière. C’est l’existence même de nombreuses compagnies, productions, artistes et techniciennes et techniciens, qui est remise en cause par ce décret. C’est à cet endroit qu’AF&C (Avignon Festival & Compagnies) qui accompagne le festival Off Avignon, et, ce faisant, soutient ces productions, vous interpelle aujourd’hui. Nous comprenons les contraintes budgétaires, et la multiplicité des besoins à laquelle le ministère fait face, mais il n’empêche, il y a urgence à rectifier la copie, plus précisément le volet APAJ (dispositif de soutien à l’emploi du plateau artistique des spectacles vivants diffusés dans des salles de petites jauges) afin de préserver cette diversité qui nous, vous, est chère, et le tissu d’emploi qui y est associé. Un décret qui divise par plus de 2 l’aide aux structures de production participant au festival et détruit la masse salariale du spectacle vivant : la nouvelle grille APAJ, même si elle permet l’aide aux spectacles avec 2 artistes au plateau, divise par 2 le montant de l’aide par artiste et interdit l’aide aux plateaux comprenant plus de 6 artistes, pour les salles de petite jauge. En simulant l’impact de ces nouveaux critères APAJ sur l’ensemble des spectacles du festival Off Avignon 2025, nous constatons que, sur 1700 spectacles, l’enveloppe globale passe de 4,8 millions d’euros à 2,2 millions d’euros.
L’impact est majeur et immédiat :
- Destruction de masse salariale : les compagnies seront forcées de se soustraire aux obligations imposées par le FONPEPS (la rémunération des artistes au-dessus des minima légaux) avec un impact net sur le pouvoir d’achat des artistes et techniciennes et techniciens, ainsi que sur les charges sociales
- Destruction d’emplois: une partie non négligeable des projets de diffusion ne pourront plus se faire dans des conditions professionnelles, la version précédente de l’APAJ permettant tout juste aux structures modestes d’être à l’équilibre.
Un décret qui diminue le nombre d’artistes aidés et porte un coup à la diversité de la création artistique :
En réalité, le fait d’aider les spectacles à 2 artistes au plateau ne compense pas le fait d’interdire l’aide aux spectacles ayant 7 artistes ou plus au plateau, pour les salles de petite jauge. En ce qui concerne le festival Off Avignon, l’impact est même légèrement négatif, 3% d’artistes/techniciennes et techniciens aidés en moins.
En outre, ce décret est totalement en contradiction avec le soutien à l’emploi car il n’encourage plus les compagnies modestes désireuses de défendre les gros plateaux, à le faire, car elles seront « punies » dès lors qu’elles auront le projet de produire des spectacles à grosse voilure. En effet, seules les plus grosses productions, jouant dans les plus grandes salles, bénéficieront de l’aide pour les plateaux importants. Ce décret crée donc une création à deux vitesses : des « petits spectacles » pour les structures les plus fragilisées, une liberté de création pour les seules « grosses productions » ; détruisant l’emploi par la même occasion.
Ce décret va ainsi à l’encontre de nos efforts depuis de nombreuses années, reconnus par le ministère de la Culture, d’asseoir la professionnalisation du festival Off Avignon et de veiller à la diversité des expressions artistiques.
Madame la ministre, ce décret a été établi sans aucune concertation, ni auprès des partenaires sociaux, ni auprès des organisations de terrain telles que notre association, pourtant structurante dans le secteur du spectacle vivant. Il n’est pas étonnant, donc, de constater qu’il va à l’encontre de besoins réels du secteur, et dessert l’enjeu de départ du FONPEPS : encourager l’emploi dans le spectacle vivant. Le budget de l’État est environ de 350 milliards d’euros, celui du programme 131 « Création » du ministère de la Culture, autour de 1 milliard d’euros. Pour que l’APAJ soit à la hauteur des enjeux, le monde du spectacle vivant a raisonnablement besoin qu’il soit abondé de 25 millions d’euros supplémentaires. Soyons pragmatiques.
Mais au-delà des problématiques d’emploi, ce décret, s’il n’est pas amendé, portera atteinte à la création artistique, libre et indépendante. A l’heure où se prépare, en France et dans le monde, une véritable guerre entre plusieurs projets de civilisation, vous avez, Madame la ministre, une responsabilité historique dans la défense de la création artistique libre et indépendante. Nous comptons sur votre écoute et votre discernement. Nous nous tenons à votre disposition.
Pour le Conseil d’administration d’Avignon Festival & Compagnies,
Laurent Domingos et Raymond Yana, Coprésidents
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