« Parler des fêlures de la société »

Auteur, metteur en scène, comédien, Serge Barbuscia dirige la compagnie éponyme, à géométrie variable, et le théâtre du Balcon. Il est aussi le président des Scènes d’Avignon, association qui réunissait originellement les cinq scènes « historiques » de la Cité des papes, qui travaillent et produisent depuis plusieurs décennies tout au long de la saison – Balcon, Carmes, Chêne noir, Chien qui fume, Halles – et qui s’est enrichie depuis lors de Golovine, spécialisé dans la danse, et du Transversal. En novembre 2025 Serge Barbuscia propose sa nouvelle création, Au pas de course. Rencontre avec cet infatigable questionneur du monde…
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-Serge Barbuscia, la saison 2025-2026 a déjà commencé, mais je souhaitais évoquer avec vous votre prochain spectacle, la création de Au pas de course…
-Ce sera la véritable création de ce projet, dont j’ai écrit intégralement le texte. On avait déjà fait une première sortie de résidence l’année dernière, comme une avant-première, au moment du festival et d’ailleurs Classiqueeprovence en avait rendu compte. Depuis, j’ai réécrit, j’ai porté le projet à son aboutissement, avec Camille, et là c’est la dernière ligne droite. C’est vraiment la création, ça va être vraiment la première série de représentations.
-La version 2025 sera donc bien différente de l’avant-première de 2024 ?
-Ah oui, vraiment, ça a beaucoup changé, c’est-à-dire que ça a pris forme. C’était alors une première esquisse du projet. Il y avait des choses qui à la base étaient dans l’idée d’un théâtre forum. En fait, j’avais besoin d’écrire pour les jeunes d’aujourd’hui, au lycée ou en dernière année du collège, par rapport à un sentiment profond que j’avais, d’une désespérance de cette jeunesse. L’idée qu’on est un peu vers la fin de quelque chose. J’avais envie de parler à partir de de certaines fêlures de la société.
-Quel en est le fil rouge ?
-Deux femmes qui se battent, qui sont dans une bagarre, donc au pas de course. C’est un peu cette idée d’un monde, le nôtre, qui court de plus en plus vite vers nulle part et c’est à partir de là que j’ai imaginé des sortes de photomatons, d’instantanés. Des instantanés de cette femme, de l’autre, l’une après l’autre, et d’autres, jusqu’à sept, qui nous racontent quelque chose d’important de leur vie. Voilà donc la trame de Au pas de course.
C’est Camille, Camille Carraz, qui donne corps à ce grand projet. On la connaît, elle a déjà collaboré à plusieurs projets avec moi. Et l’idée aussi, c’était que le spectacle fonctionne en quelque sorte sur le mythe de Cendrillon ; ce n’est pas la même thématique, mais tout de même l’idée que chaque femme trouve sa personnalité au travers des chaussures qu’elle porte.
-Des chaussures ?
-Oui, quel genre de chaussures pour chaque personnage qui arrive ? Je n’en dis pas plus parce que du coup les chaussures portent toute une symbolique. C’est surtout pour la femme et pas forcément une symbolique toujours sympathique. Parce que c’est aussi une symbolique de torture féminine, qui a été faite depuis la nuit des temps. C’est donc ce projet que nous sommes en train de de réaliser et qui se créera dans quelques jours, le 19 novembre.
-Vous vous adressez essentiellement à des jeunes, dites-vous ; mais peuvent-ils s’identifier à ces diverses femmes qui expriment leur propre vécu ?
-En fait ça s’adresse à tout le monde. C’est parti de cette idée de vouloir s’adresser à la jeunesse. Mais la jeunesse, elle fait partie du monde. Évidemment ça s’adresse à tout le monde, tout le monde s’y retrouve, tout le monde a sa jeunesse avec lui. Nous avons avec nous notre propre jeunesse, notre regard sur le monde au moment où on se construit. Et il est vrai que ce qui est intéressant c’est après.
-Et ces femmes, qui sont-elles ?
-Les personnages féminins ont des âges différents, il y a des jeunes et des moins jeunes, et la réflexion s’est construite à partir d’un travail que nous avons fait dans les quartiers, en construisant ces personnages-là. L’idée n’était pas d’aller prendre des femmes porteuses de problématiques des quartiers, ni de considérer que le spectacle devait se nourrir de ça, mais c’était plus la rencontre elle-même qui importait. Dans les quartiers, nous avons rencontré des femmes qui avaient envie de parler de ces sujets là puisque ce sont de vrais sujets, par exemple les réseaux sociaux et un sujet sur l’emprise d’un homme sur une femme. Il y a aussi un sujet sur le sport, un sujet sur le cosmos, sur le harcèlement, et aussi, oui, un sujet sur l’excellence : qu’est-ce que cette idée, tout à coup, de vouloir être dans l’excellence ? C’est une multitude de sujets qui se suivent et d’ailleurs chaque représentation sera suivie d’un bord plateau. C’est pour moi un projet de de discussion avec mes contemporains. Il se situe dans l’agora. On a deux formules de ce spectacle : on a la formule théâtrale, le spectacle fini ; mais on a aussi une autre formule que nous proposons dans les classes, dans les collèges, où les élèves décident, nous demandent de rencontrer tel ou tel personnage, donc tel ou tel sujet, et qui amène directement au débat dans la classe.
-L’important pour vous, c’est le débat ?
-Oui, mais ce que j’ai souhaité, c’est vraiment un projet artistique parce que au final, ça devient un spectacle à part entière, un projet purement artistique, agréable à regarder, à écouter. Mais aussi un projet de théâtre qui qui parle à nos contemporains pour une confrontation réelle. Je garde ma ligne habituelle, la démarche du Balcon depuis des années. Oui, alors peut-être là, de façon plus claire, plus marquée encore. J’ai l’impression en effet que les enjeux sont de plus en plus difficiles parce qu’on est, on entre, dans une société de plus en plus violente, de plus en plus désespérée ; et je pense qu’on a besoin de se poser la question : comment peut-on imaginer cet avenir en commun, alors que les gens sont de plus en plus divisés.
-Vous rêvez d’un sentiment de groupe, d’une construction de société. Mais pensez-vous qu’on puisse concevoir et construire une image de société à partir de cette multiplicité de femmes, finalement un peu éclatée puisque vous évoquez 7 femmes, 7 démarches, 7 âges différents ?
-Dans les quelques rencontres que nous avons pu faire, j’ai bien vu combien ces sujets-là intéressent ; on a des retours très forts ; on a même des gens qui nous redemandent, des gens qui veulent revenir. Les textes ne laissent pas insensibles. Une de vos chroniqueuses, qui avait vu la première version, était sortie bouleversée. Les textes peuvent bouleverser. La rapidité de chaque texte peut toucher : on va à l’essentiel. Ce sont des textes qui sont immédiats ; le sentiment brut, c’est de l’instantané, il n’y a rien qui est rajouté, il n’y a pas de costume. Juste les chaussures. On est dans quelque chose d’assez brut et sobre. Il n’y a pas d’artifice, mais ce n’est pas forcément de la sobriété.
-Vous parlez de rapidité… Le rapport au temps est important en général chez vous. Le temps et l’espace, la marche. J’ai souvenir d’un autre spectacle, Marche, il y a quelques années ; j’y vois la même dynamique. Mais je voulais revenir aussi sur la jeunesse, la genèse de ce Au pas de course. Vous avez parlé de rencontres avec les quartiers ?
-Le travail s’est nourri de ces rencontres, mais après, évidemment, j’ai pris toute ma liberté de créateur. Au final, le spectacle s’est imposé dans une grande liberté. J’ai pioché dans mon inspiration des sujets qui sont au national et à l’international. Il y a des personnages qui existent vraiment dans la vie ; je n’en dirai pas plus mais on pourra reconnaître au travers de certains personnages des personnes de notre époque, qui sont même des figures reconnues.
-En fait, vous vous êtes nourri des rencontres sans pour autant recueillir ni restituer des témoignages ?
-Travailler avec eux, c’était vraiment intéressant, et les rencontres ont été formidables, mais le projet a pris sa liberté.
-Et les thèmes que vous avez évoqués tout à l’heure, c’est vous qui les avez suggérés, ou ils ont émergé spontanément des rencontres ?
-Là je pense que les rencontres ont été vraiment importantes par moi ; les thèmes se sont développés sur les rencontres. J’ai un ressenti, né au travers des rencontres, des rencontres qui n’étaient pas uniquement limitées aux quartiers. On a eu aussi des rencontres avec des jeunes. Je pense que c’est ce qui fait la force de ce projet, qu’il rend compte vraiment des préoccupations d’aujourd’hui. C’est particulier mais vous savez, chaque fois, chaque spectacle, c’est une aventure, on ne sait jamais où on va vraiment, mais j’ai l’impression à chaque fois que quelque chose de très fort se dégage. Et c’est Camille, Camille Carraz, qui porte ce projet sur scène ; évidemment je la connais bien pour avoir eu la chance de travailler plusieurs fois avec elle. Elle est vraiment formidable dans ce projet, généreuse, donnant tout ce qu’elle peut donner. Oui, elle est pleinement investie. C’est aussi une très belle performance d’actrice parce que c’est un beau parcours qu’elle fait pendant tout le spectacle. Il ne faut pas oublier non plus toutes les musiques de scène.
-De la musique de création ?
-C’est justement ce qui fait de Au pas de course, vraiment, un spectacle d’Avignon. Car c’est Sébastien Benedetto (actuel directeur du théâtre des Carmes créé par son père André Benedetto, NDLR) qui a fait entièrement ces musiques. C’est intéressant aussi cette collaboration entre deux théâtres d’Avignon. Et c’est une chance de travailler entre artistes d’un territoire.
-Je ne savais pas Sébastien Benedetto compositeur.
-Oui, oui, là il compose. Moi je voulais de la jeunesse et je trouve que sa musique apporte cette jeunesse.
-La musique est jouée sur scène ?
-Non, pas du tout, elle est enregistrée.
-Et comment avez-vous travaillé ? Il a d’abord lu votre texte ou vous avez travaillé ensemble ?
-Le texte fini, il a travaillé à partir de là. C’est quelqu’un que j’apprécie énormément et ça m’a vraiment fait plaisir d’avoir cette collaboration.
-C’est votre première collaboration ?
-Oui.

-Alors j’avais une 2e question concernant aussi d’autres engagements. Vous organisez le 21 novembre une rencontre ou des rencontres autour du handicap,. C’est une initiative de la Ville, d’associations ?
-C’est une initiative de Pascal , et il vaudrait mieux que ce soit lui qui vous en parle. Il est chargé de toute la réflexion entre les lieux publics et surtout les lieux de théâtre et le handicap. Au théâtre du Balcon, on a un lien fort avec lui depuis déjà quelques années. Nous avions fait un spectacle sur l’autisme qui était pour nous très important. On a ensuite, même employé des autistes au théâtre. C’est une expérience qui nous a beaucoup apporté, l’ouverture à des gens qui sont plus en difficulté et en situation de de handicap. Ça nous apporte beaucoup de ne pas se contenter de faire un spectacle et de se dire que le spectacle suffit. La relation aussi est importante.
-Donc vous, au théâtre du Balcon vous êtes la structure d’accueil, et l’instigateur, c’est lui ?
-C’est quelqu’un qui est vraiment militant. Pour permettre à toutes les formes de handicap de trouver leur place et d’avoir la possibilité d’entrer, de ne pas être empêché dans l’espace public, notamment dans la culture. Ce qui devrait être une évidence, aussi bien pour des handicaps définitifs que pour des difficultés passagères comme suite à un accident par exemple. C’est très important que tous les lieux puissent permettre de ne pas être complètement exclu de la société. On y devient sensible quand on est soi-même concerné, mais on devrait tous y être sensibles. Le fait d’avoir un autiste chez nous nous a plus apporté, et au final c’est lui qui nous apporte, et ça nous oblige à repenser notre rapport à l’autre. Ça développe l’altérité.
-D’autant qu’il y a quantité de formes d’autisme et que, me semble-t-il, 20 à 30% de la population sont concernés par l’une des formes.

Par ailleurs je crois que dans votre saison vous envisagiez deux autres créations, Le syndrome d’Ulysse en mars et On n’est pas des barbares qui, lui, est reporté sine die, annoncez-vous sur le site du Balcon. Parlez-nous donc d’Ulysse…
-C’est un texte que j’avais coécrit en Martinique avec Ali Babar Kenjah, un texte qui pour moi était important… mais évidemment comme toujours quand on écrit (rire). Dans mon cas, je ne voulais pas faire un spectacle uniquement pour monter un spectacle ; donc ce projet-là nous avions fait une lecture, d’abord en Martinique, ensuite au Sénégal en Casamance, et à Avignon nous avons fait cet été une lecture dans le cadre du Souffle des mots (une sorte de festival dans le festival, dédié aux textes en gestation, en train de s’écrire, NDLR). Pour le concrétiser, on a trouvé du partenariat, ce qui nous aide puisque le spectacle sera coproduit par le Théâtre National du Luxembourg. C’est donc un spectacle que nous créons donc au mois de mars (12-22 mars 2025) et qui sera ensuite joué au festival, puis au Luxembourg, et avec déjà quelques dates qui sont prévues sur les îles. Voilà. On a le projet évidemment en Martinique et Guyane.
-Le texte est écrit ; en est-il à l’étape répétition ou pas encore ?
-On commence les répétitions en janvier.
-Vous évoquez les îles, et je sais que vous y avez tissé des liens, par des voyages fréquents. Des tournées sont prévues pour cette saison ?
-Pour l’instant, on est sur les créations, les tournées vont suivre. Je viens d’arriver du Maroc où j’étais au jury au Festival international du cinéma méditerranéen, donc avec des rencontres vraiment formidables. Et un cinéma qu’on connaît finalement peu : des films turcs, des films grecs, italiens, français aussi bien sûr, et c’était vraiment intéressant. Moi J’ai besoin d’avoir ma valise. C’est formidable d’être ici, parce que Avignon, ça ouvre toutes les portes vers l’ailleurs, pour bouger, pour aller voir ailleurs. Moi j’ai toujours aimé bouger. Au Luxembourg aussi je suis allé souvent.
Evidemment j’aime les îles pour le soleil, mais il y a tout de même quelque chose qui m’intéresse dans les îles, c’est l’idée du métissage. D’ailleurs Le syndrome d’Ulysse, c’est un texte sur le monde, sur cet homme arc-en-ciel, que je vois poindre dans l’avenir. Dans les îles j’ai toujours eu de belles rencontres, poétiques aussi. Pour Le syndrome d’Ulysse, je n’avais pas décidé de l’écrire en Martinique, et puis ç’a été en résistance d’écriture avec TC Caraïbes ; et puis il fallait trouver aussi un poète caraïbéen qui avait envie aussi de se confronter à moi sur ce ce texte-là. Et ç’a été formidable.
-Comment écrit-on à quatre mains ?
-Très difficilement, mais ce sont en fait deux mains qui travaillent. Sans cesse c’était des va-et-vient. Ulysse n’a rien écrit, c’est les autres qui écrivaient, donc moi je me suis un peu mis à la place d’Homère, j’ai pas pris de stylo, mais je parlais. Donc c’est vrai que Ali Babar a plus écrit que moi, tout en écoutant tout ce que je disais. J’ai pris le stylo à la fin quoi, mais pas au début. On n’a pas la même écriture et c’est un travail très particulier. Ça demanderait beaucoup de temps pour que expliquer comment j’avais imaginé les choses. On se reparlera éventuellement au moment de la création ?

-Quelques mots sur le reste de la saison ?
-Je n’ai pas tout en tête, mais je suis très content des partenariats qui se continuent. Nous sommes un lieu de de création avec une espèce de permanence d’artiste. Voilà, l’important c’est ça, permanence et partenariats.
Le retour d’Élisabeth Angot, fondatrice d’Ensemble 44, par exemple, me plaît bien : c’est maintenant la troisième fois qu’elle vient au Balcon. J’aurai aussi Michel Grisoni qui viendra avec Onysos le furieux de Laurent Gaudé (9 décembre 2025) : c’est un ami de longue date, je suis très heureux qu’il passe chez nous. Après on aura, alors on aura bien sûr pour le Fest’hiver La stupéfaction (21 janvier & 1er février 2026), de Marie Provence, qu’on a déjà accueillie ; un spectacle qui s’est créé hier à Marseille (novembre 2025, NDLR) ; c’est un projet qui est très fort ; une partie est liée à son histoire personnelle, à un drame qu’elle a vécu et comment on vit à partir de d’un drame : c’est la stupéfaction ; voilà ce qui explique le titre, qui explique beaucoup de choses. Marie Provence a été en écriture à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon ; elle a été aussi invitée en résidence d’artiste au Luxembourg. On accueillera aussi Flamenca (27 mars 2026) dans le cadre du 25e Festival andalou ; encore un lien très fort avec Louis de la Carrasca depuis son arrivée à Avignon, puisqu’il a démarré au Balcon ! Et puis moi j’adore le flamenco, évidemment. On programme Les Justes aussi (20 avril) ; c’est une jeune compagnie d’Avignon, je suis très heureux de les avoir ; et puis un nouveau Camus ne peut pas me déplaire (la création 2025 de son fils Jean-Baptiste Barbuscia, L’Etrangère, a remporté un succès unanime, et se trouve programmée dans la saison 2025-2026 des ATP, NDLR).
Propos recueillis par G.ad. Photos G.ad. & Gilbert Scotti
- Mercredi 19 novembre, vendredi 21 et samedi 22, 20h ; dimanche 23 novembre, 16h. Théâtre du Balcon, Avignon. Chaque représentation sera suivie d’un bord-plateau Tarifs : 23,50€ à 5,50€. Réservations : theatredubalcon.org, ou 04 90 85 00 80 (14h-17h).
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