« Ce film m’a permis de réapprendre à vivre »

En ce mois de mars 2026, Jérémie Renier était aux Rencontres cinématographiques du Sud à Avignon, pour présenter son premier documentaire, D’un monde à l’autre (sortie le 10 juin). Un film bouleversant qui l’a sauvé… Rencontre.
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-Quel a été la genèse de ce film unique et impressionnant ?
-C’est parti à un moment de ma vie où j’étais au plus mal. Je venais de perdre mon meilleur ami [Gaspard Ulliel] et j’ai fait la rencontre de Loury Lag, un explorateur de l’extrême qui traverse les contrées dangereuses partout dans le monde. Il m’a proposé de l’accompagner, pour une mission qu’il devait entreprendre en Arctique. J’ai vu ça comme une main tendue. Je ne me suis pas du tout rendu compte du danger et de la folie dans laquelle je m’engageais. C’était un pari à tous points de vue, qui arrivait à un moment où j’en avais le plus besoin. J’étais porté par ça. Tout est allé très vite. J’en ai parlé à mon producteur avec qui j’avais déjà réalisé Carnivore. Il m’a dit : « OK, si tu es prêt à parler de toi, à expliquer ce que tu es en train de traverser », comme un journal intime.
-Comment ça s’est concrétisé ?
-Je suis parti en Arctique en 2023, avec une feuille A4 en imaginant plus ou moins ce qui allait se passer ; et ce n’est pas du tout ce qui s’est passé, comme on peut le voir dans le film. En termes de production, de technicité, et sans savoir ce que j’allais ramener comme images, c’était un pari fou. Sur place, le moment où l’on part ensemble a été beaucoup retardé et je ne savais même plus si on allait partir un jour ou pas. A mon retour, je l’ai monté en un an et demi.

-C’était dangereux…
-Tant que l’on n’y est pas confronté, on fantasme le danger. Un soir, j’ai entendu du bruit. Loury était déjà aux aguets. Entre l’épuisement et la fatigue, on ne sait plus vraiment ce qui est réel ou pas. Le bruit se rapprochait. On retenait notre respiration. Il y avait la tension, l’adrénaline. Loury a fait un tir de sommation. Quand on est sorti, l’ours était parti mais on a été attaqué par le froid à -40°C. Affamé, il nous a pistés pendant plusieurs jours…
-Que retenez-vous de ce film ?
-Il m’a permis de réapprendre à vivre, de retrouver espoir, de créer une nouvelle amitié. Par ce voyage, c’est comme si je n’avais jamais été aussi proche de mon ami disparu. C’est aussi une façon de continuer à le faire exister, comme une dernière lettre d’amour. Je suis heureux d’avoir réussi à créer un objet lumineux d’un endroit très sombre.
-Quels sont les premiers retours du public ?
-C’est très beau. Les gens s’en emparent et au-delà de mon histoire, le film devient universel. J’aime beaucoup l’accompagner parce que c’est un vrai partage. On traverse tous des moments difficiles et c’est parfois difficile de retrouver le sourire. Ce film est une partie de moi. Il m’a fallu du temps pour arriver à être aussi transparent et oser me montrer sans filtre. Et en même temps, ça m’a fait beaucoup de bien de ne pas me cacher derrière un personnage. C’était la première fois que je me retrouvais devant une caméra en étant moi. Heureusement, j’ai été très bien entouré par mon ami d’enfance, Fabien Ruyssen, le chef opérateur, et Nathanaël, qui nous a filmés partout.
-Qu’est-ce qui a été le plus dur ?
-Physiquement ! On a le sentiment que cette banquise nous ronge au fil des jours (près de quinze en tout). C’est éreintant. Au début, on trouve ça très beau, ces étendues sans fin, sur l’océan gelé, et puis on ne les voit plus. Tout se ressemble. On perd la notion de l’espace, du temps. La douleur prend tout l’espace. Psychologiquement aussi c’est très violent. On n’a qu’une envie : arriver.
Propos recueillis par M-F.A. Photos M-F.A.
Jérémie Renier sera bientôt dans Eldorado, une série Arte, sous les traits d’un inventeur belge qui construit une machine censée repérer le pétrole, à l’heure de l’affaire des « avions renifleurs », sous Valéry Giscard d’Estaing.
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