
Dimanche 8 mars 2026, 16h, durée 1h, Auditorium de la Collection Lambert
Anastasia Kobekina, violoncelle
Jean-Sébastien Bach
Suite n°1, en sol majeur, BWV 1007
Suite n°2, en ré mineur, BWV 1008
Suite n°5, en ut mineur, BWV 1011
Suite n°3, en ut majeur, BWV 1009
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« Cela m’a toujours fascinée de voir à quel point le langage des suites est à la fois abstrait et si personnel, comment le son du violoncelle, si proche de la voix humaine, et l’architecture de chaque mouvement offrent une infinité de possibilités d’expression. Parmi toutes les œuvres, les Suites sont probablement celles que j’ai jouées le plus longtemps, et chaque fois que je les interprète – seule ou en présence d’un public – cette musique écrite il y a plus de 300 ans résonne en moi, reflétant ce que je suis à cet instant précis. Certains de ces mouvements, je les ai joués pour consoler, pour exprimer des sentiments que les mots ne peuvent traduire, et j’ai toujours été profondément bouleversée par l’actualité et l’universalité de cette musique. Des lignes intemporelles façonnées dans l’instant, guidées par l’intuition et l’esprit, jouant avec la gravité et le temps, avec les passages polyphoniques d’une ligne mélodique unique, avec l’intensité de l’écoute comme un pont suspendu dans l’air entre l’auditeur et l’interprète. Un voyage intérieur offert à quiconque écoute. Un moment à la fois vulnérable et audacieux que je traverse à chaque fois. » (Anastasia Kobekina)
Les Suites de Bach sont devenues un grand classique des violoncellistes. Pour autant, il existe peu d’œuvres dont l’interprétation, « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre », soit à ce point déterminante, qu’elle participe aussi à la « composition » de l’œuvre. Nous avions été bouleversée en janvier 2022 par Emmanuelle Bertrand, dans le même cadre de Musique Baroque en Avignon et dans le même délicieux écrin de l’auditorium de la Collection Lambert (notre compte rendu) ; puis par Gary Hoffmann dans le salon feutré de l’hôtel de la Mirande (notre compte rendu). Nous en attendons beaucoup, également, de cette grande artiste qu’est Anastasia Kobekina.
Musique Baroque en Avignon a interviewé l’artiste en amont du concert.
G.ad.
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BIOGRAPHIE

Anastasia Kobenika
Anastasia Kobekina décrite par Le Figaro comme une « musicienne sans commune mesure », est reconnue pour la musicalité et sa technique hors du commun, son extraordinaire polyvalence et sa personnalité lumineuse. Comme soliste, elle se produit avec des ensembles de renommée internationale parmi lesquels l’Orchestre du Konzerthaus de Berlin, la Kammerphilharmonie de Brême, les orchestres symphoniques de Vienne, Hambourg et Barcelone, l’Orchestre symphonique Tchaïkovski de Moscou, le Philharmonique de la BBC, la Kremerata Baltica, l’Orchestre de chambre de Vienne, l’Orchestre de la Suisse italienne, le Philharmonique royal de Liverpool, les orchestres nationaux d’Île-de-France, de Cannes et de Lille sous les directions de Krzysztof Penderecki, Heinrich Schiff, Omer Meir Wellber, Vladimir Spivakov, Charles Dutoit, Jean-Christophe Spinosi, Jean-Claude Casadesus, Benjamin Levy, Xian Zhang et Dmitri Kitaïenko. En 2023-24, sa saison comprend des concerts avec l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich sous la direction de Paavo Järvi, l’Orchestre Philharmonique tchèque dirigé par Hru°ša, l’Orchestre National des Pays de la Loire, l’Orchestre National de Belgique, l’Orchestre du Festival de Gstaad, l’Orchestre Royal Philharmonique de Liège, ainsi que des invitations du Festival Menuhin de Gstaad, du Festival de musique du Rheingau et du Festival international de Musique Dvoràk à Prague. Elle était aussi invitée à se produire avec l’Orchestre de Chambre de Paris dans le Finale du Concerto en do majeur de Haydn sous la direction de Pierre Bleuse dans l’émission Fauteuil d’orchestre présentée par Anne Sinclair Anastasia Kobekina enregistre en d’exclusivité pour Sony Classical International. Son premier album, Venice, paraît en février 2024. Anastasia Kobekina est lauréate du XVIe Concours international Tchaïkovski (Saint-Pétersbourg, juin 2019) et du Festival Enesco (Bucarest, 2016). Elle a été nommée « New Generation Artist » de la BBC pour la période 2018-21, et est distinguée en 2022 par le Borletti-Buitoni Trust. En octobre 2024 elle est sacrée « Révélation de l’année » par OpusKlassik. Anastasia Kobekina se produit dans des lieux et des festivals prestigieux : Royal Concertgebouw d’Amsterdam, Lincoln Center, Cité de la Musique de Paris, Konzerthaus de Berlin, Tonhalle de Zurich, le Wigmore Hall, Un Violon sur le Sable, la Folle Journée de Nantes, les Flâneries musicales de Reims, le Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, les festivals de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Menuhin de Gstaad, de Schleswig Holstein, de Menton et du Rheingau. Née en Russie, elle débute le violoncelle à 4 ans. Elle se perfectionne en Allemagne avec Frans Helmerson et le Professeur Jens Peter Maintz. Elle étudie le violoncelle baroque avec Kristin von der Goltz à Franckfort.
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ANALYSE DES ŒUVRES
Le corpus des Six Suites pour violoncelle seul de Bach déploie haute inspiration et beauté plastique, il combine maîtrise de la forme et liberté de ton. Sa substance musicale inépuisable élève tout autant l’auditeur qu’elle transcende l’interprète. Conçu à l’origine comme matériau utilitaire, ce n’est qu’au début du XXe siècle que ce recueil conquiert le répertoire de concert des violoncellistes, avant de susciter une importante moisson d’enregistrements discographiques.
Bach à Köthen
C’est entre 1717 et 1723, période où il est engagé comme maître de chapelle de la cour de Leopold d’Anhalt-Köthen, que Bach, délaissant momentanément la musique d’église, cultive abondamment le répertoire instrumental. Encouragé par l’engouement du prince dans ce domaine et par l’appui de collègues compositeurs et instrumentistes, il donne naissance à des œuvres majeures telles que les Concertos brandebourgeois, les Suites anglaises ou le premier Livre du Clavier bien tempéré. En 1723, Bach entamera la dernière grande phase de sa carrière en assumant la charge de Cantor de la prestigieuse Saint-Thomas de Leipzig, institution qui, cette fois, lui imposera une composition régulière et harassante de pièces sacrées.
Monodie et polyphonie
Aucun document ne permet d’affirmer que ces Suites ont fait l’objet d’une commande. Le manuscrit autographe ayant été perdu, c’est une copie réalisée par Anna-Magdalena, deuxième épouse de Bach, qui a constitué le principal canal de diffusion. Guidé par la perfection du geste créateur, mais également interprète pragmatique, attentif aux nécessités du moment, Bach est un compositeur prolixe qui s’attache à traiter et résoudre sans relâche les problèmes organologiques, esthétiques et techniques qui se présentent à lui. Il n’a pas son pareil pour transformer un matériau a priori anodin – comme le prélude de la Première Suite – en morceau accompli.
Les Suites de Bach propulsent l’instrumentiste au rang inhabituel, à l’époque, de soliste. Celui-ci devient l’acteur d’un récit doté d’une riche rhétorique. Dans ce contexte, la conception bachienne de la polyphonie apparaît des plus originales. D’essence monodique, l’écriture du violoncelle embrasse néanmoins une polyphonie implicite. Dans le Prélude de la Première Suite, la ligne mélodique qui enchaîne accords décomposée en arpèges et notes de basse en pivots mêle ondoiement linéaire et foisonnement polyphonique, créant un tout harmonieux.
Agencement des Suites
Avec la sonate préclassique, la suite est la forme instrumentale la plus répandue à l’âge baroque. Elle consiste en une succession de danses stylisées : une ample allemande – de caractère grave et à l’écriture complexe -, une courante au rythme allègre, une sarabande – dotée d’une ampleur formelle et à l’emphase développée – et une gigue finale. Cette alternance de mouvements lents et plus rapides, graves et plus légers, et jouant sur les contrastes rythmiques, fonde la dramaturgique et musicale de la suite. Les mouvements de danses cités plus haut sont précédés d’un prélude de nature improvisée, dont l’élocution se rapproche d’un récitatif. Précédant la gigue, Bach introduit volontiers des pièces de danses plus légères qualifiées de « galanteries », telles que le menuet, la bourrée ou la gavotte.
L’enchaînement des six Suites pour violoncelles suit un ordonnancement favorisant les contrastes, lesquels renvoient au choix des tonalités. À la limpide Première Suite en sol majeur succède ainsi la dramatique Deuxième, en mineur. Les Troisième et Quatrième retrouvent la lumière du majeur, avant le retour du mineur dans la Cinquième. Enfin, la dernière suite referme la boucle et conclut symétriquement le cycle en majeur.
Suite n° 1 en sol majeur BWV 1007
Prélude – Allemande – Courante -Sarabande – Menuets I et II – Gigue
Par son essence et sa facture, le Prélude se rapproche de celui qui ouvre le premier cahier du Clavier bien tempéré. Il peut également être interprété comme l’introduction générale au corpus. Les digressions harmoniques envahissent les tonalités voisines avant de retrouver l’équilibre du début. L’allemande et la sarabande sont liées dans leur style et s’écartent du geste dansé, tandis que la courante, les menuets et la gigue présentent une parenté thématique dans une perspective plus clairement chorégraphique.
Suite n° 2 en ré mineur BWV 1008
Prélude – Allemande – Courante – Sarabande – Menuets I et II – Gigue
Contrastant avec celui de la Première Suite, le Prélude de la Suite n° 2 plonge l’auditeur dans l’introversion et la pénombre, accusant le sentiment d’un repli hors du monde. Renonçant à leur fonction originelle de danses stylisées, l’allemande et la courante précèdent une sarabande au caractère solennel. Le seul contraste de cette Suite est porté dans le 2e menuet, en majeur. Dans la gigue finale, le climat s’assombrit à nouveau.
Suite n° 5 en do mineur BWV 1011
Prélude – Allemande – Courante – Sarabande – Gavottes I et II – Gigue
La pièce porte le sous-titre « Suite discordable » : la corde de la est accordée un ton plus bas, accentuant l’atmosphère voilée et méditative de cette Suite. L’introduction initiale débouche sur un fugato qui éclaire la démarche polyphonique de Bach. Allemande et courante sont liées au premier volet. La courante est traitée comme pièce de caractère avec motif unique et ses variantes. Le contraste rythmique prévaut dans les morceaux suivants.
Suite n° 3 en do majeur BWV 1009
Prélude – Allemande – Courante – Sarabande – Bourrées I et II – Gigue
L’ample rhétorique jaillit dès l’amorce de cette suite qui affirme un lumineux do majeur. Dans les trois premiers morceaux, Bach invite le violoncelliste à parcourir l’espace sonore à grandes enjambées par des gammes descendantes, avant d’opter pour des motifs ascendants. Partout dans cette Suite règne l’esprit improvisé.
L’héritage
Vers 1890, le jeune violoncelliste Pablo Casals découvre une édition des Suites de Bach : le choc est immense. Il insuffle lors de ses concerts et enregistrements discographiques une subjectivité romantique qui, longtemps, sera considérée comme la norme dans ce répertoire. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les interprétations se succèdent, sous l’impulsion de Mstislav Rostropovitch, Pierre Fournier et Paul Tortelier, avant l’émergence de la génération de Yo-Yo Ma (qui enregistre les Suites à trois reprises entre 1983 et 2018). Parallèlement, le vaste mouvement de retour au baroque et l’introduction des cordes en boyau avaient imposé une nouvelle esthétique moins romantisante dans l’interprétation.
C’est également au XXe siècle que les Suites de Bach suscitent des vocations dans le domaine de la composition. Benjamin Britten conçoit ainsi entre 1964 et 1971 une série de Suites en hommage au Cantor de Leipzig. Seules trois seront achevées et créées par Mstislav Rostropovitch.
Pascal Huynh
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