Arielle Beck, l’étoile montante de la scène internationale
Il est des rencontres exceptionnelles qui marquent au premier échange. Arielle Beck – 16 ans ! – est de celles- là, une pianiste hors norme tant par son talent, son intelligence, sa culture, sa sensibilité et sa simplicité. On l’entendra au Festival international de La Roque d’Anthéron le 21 juillet 2025.
-Bonjour Arielle, pouvez-vous vous présenter ?
-J’ai commencé le piano à l’âge de 4 ans. Mes parents sont mélomanes, j’entendais mon grand frère de 15 ans mon aîné, qui jouait Prokofiev, Beethoven et ça m’a marquée. Je me suis donc mise tranquillement au piano, non pas pour copier mon frère mais parce que je baignais dans un contexte musical. Mes parents mettaient beaucoup de disques de musiques classiques et c’était naturel dans mon esprit de jouer du piano régulièrement. Vers mes 7 ans j’ai mes premiers souvenirs pianistiques et physiques liés à l’instrument. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à jouer des compositeurs que j’ai beaucoup aimés et que j’aime encore comme Schumann.
-Comment harmonisez-vous votre scolarité et vos études musicales ?
-Depuis la 6e j’ai suivi les cours du CNED. Cela me convenait parfaitement parce que je pouvais m’organiser plus facilement et travailler lors de mes déplacements. J’utilise le passé car je viens d’obtenir le baccalauréat (Mention TB, NDLR). Mes parents me soutiennent beaucoup, me conseillent et me laissent une autonomie totale pour ce qui concerne l’organisation de mon travail. Cela me convient bien. Tout ce qui concerne le travail pianistique, l’organisation de mes concerts, mes répétitions cela relève de ma responsabilité. J’ai des amis à peu près de mon âge au conservatoire avec lesquels je peux échanger. J’entre en 3e année de licence dans la classe de Claire Désert (que nous avions également interviewée en xxx, NDLR) et Romano Pallottini. J’en ai fini avec l’enseignement traditionnel mais j’ai très envie d’apprendre plein de choses, mon papa étant professeur de philosophie, il me conseillera.
-Schumann est votre compositeur de prédilection, peut-on dire cela ?
-Oui essentiellement avec Mozart, Chopin, Ravel et Scriabine. Ce sont des compositeurs qui me touchent profondément mais Schumann a une place très importante. C’est pourquoi il me semblait logique, voire naturel d’enregistrer du Schumann pour mon premier disque. L’an dernier à la même époque, l’idée de René Martin, directeur artistique du Festival de La Roque d’Anthéron, était de me faire jouer en première partie d’un concert, du Schumann en solo suivi du Concerto en la du même compositeur. Cette idée m’a beaucoup plu !
-La sortie de votre premier CD est prévue pour le 5 septembre. Il s’intitule « Des lunes et des feux » Est-ce vous qui avez choisi ce titre et pourquoi ?
-Oui, absolument, je l’ai choisi parce que c’était une sorte d’allusion symbolique à la musique et à la littérature romantique allemande, donc à la musique de Schumann avec Eusebius et Florestan (Figures antinomiques inventées par Schumann entre tristesse et exaltation). C’est un titre qui n’est pas à prendre comme une antithèse pure et dure. Florestan et Eusebius sont des personnages que je considère comme complémentaires, vraiment reliés l’un à l’autre comme une unité. Les lunes peuvent être lumineuses, éclairées par le feu et le feu être un feu lointain sous-jacent. Eusebius est parfois très passionné et Florestan a ses moments de rêverie. J’ai choisi également une œuvre pour piano de Brahms op.76 qui s’inscrit dans sa période de maturité, mais l’influence de Schumann est encore très présente. Je voulais mettre en rapport ces caractères proches et pourtant contradictoires. Ce titre m’est venu très tard, après l’enregistrement et après toute la conception du disque. J’ai écrit un texte d’accompagnement explicatif qui se trouvera dans le livret du CD
-On trouve une de vos compositions dans ce CD, depuis quand composez-vous ?
-Je compose depuis l’âge de 9 ans. Au départ c’était une façon d’écrire des morceaux un peu à la manière de… de simples exercices d’écriture ; petit à petit j’en ai eu assez de ces exercices donc j’ai voulu commencer à être vraiment plus libre. Je compose par période, pas quotidiennement. Lorsque je joue davantage, ou que je déchiffre, j’improvise car tout est lié. Donc ces variations je les ai composées l’année dernière à la suite d’une improvisation que j’avais enregistrée. J’aime beaucoup le style « Thème et variations ». Cela permet vraiment d’improviser librement à partir d’une base thématique. Pour en revenir à mon CD, j’avais enregistré mon improvisation, je l’ai écrite et puis j’ai corrigé des passages, j’en ai retiré d’autres, j’en ai ajouté, certaines variations sont absolument intactes par rapport à l’improvisation initiale mais d’autres sont entièrement revues. Le thème est tiré des Bunte Blätter de Robert Schumann. C’est par les variations de Brahms que j’ai découvert ce thème qui est très spécial parce qu’il a été travaillé d’abord en 1853 par Clara Schumann (c’était une variation dédiée à Robert). En 1854 Brahms a lui- même composé des variations sur ce même thème qu’il a quant à lui dédiées à Clara, on y retrouve énormément d’allusions à la musique des Schumann. C’est tout un pêle-mêle d’allusions magnifiques. J’avais très envie de donner ma propre vision de ce thème parce que lorsque j’ai découvert ces variations de Brahms, j’ai été absolument bouleversée par son écriture ; j’avais même hésité à les enregistrer au départ pour le disque, finalement ça ne s’est pas fait.
-Pouvez-vous parler de vos enseignants ?
-Depuis mes 8 ans, Stephen Kovacevich me conseille 2 à 3 fois par an, je vais à Londres pour le rencontrer et prendre des conseils auprès de lui. C’est un guide très important dans mon parcours et un interprète que j’admire énormément. Igor Lazko est le professeur qui m’a véritablement formée pianistiquement, techniquement et musicalement ; je l’ai rencontré à l’âge de 10 ans et je le vois toujours. A présent, je suis dans la classe de Claire Désert et Romano Pallottini, cela se passe merveilleusement bien. Je suis très contente parce j’ai des professeurs qui sont vraiment à l’écoute et qui ne m’imposent rien, ils savent vraiment s’adapter à mes programmes de concerts. Pour ce qu’il en est des concours, je n’exclus pas le fait d’en préparer mais pour l’instant ce n’est pas d’actualité, j’attends un peu de voir l’évolution des choses.
-Vous avez déjà eu des prix prestigieux : le prix du XXe festival d’Elbe en 2018 attribué à des jeunes prodiges et un concours international jeune Chopin présidé par Martha Argerich, ne pensez-vous pas que ce sont déjà des récompenses significatives ?
-Ces moments-là sont lointains déjà ! De Martha Argerich j’ai gardé un bon souvenir, celui de quelqu’un de chaleureux et de bon conseil. Il s’est tissé entre nous une relation très touchante. Elle m’a guidée et elle reste une personne très importante pour moi.
-Comment préparez-vous les concerts ? Est-ce que la présence du public vous stimule dans ces ces moments-là ?
-Je prépare tous les concerts de la même manière. J’ai une période de déchiffrage, où j’élabore en même temps mon interprétation directement au piano. Une fois que je connais l’œuvre par cœur, je travaille l’aspect technique, c’est un peu fastidieux, mais c’est un travail que je fais dans la continuité. Quand je commence l’étude d’une œuvre par exemple, je m’interdis totalement d’écouter d’autres interprétations, c’est un moment où vraiment il faut que je sois juste entre l’élaboration naissante de mon jeu pianistique et moi-même ; même si je fais des erreurs, même s’il y a des choses qui sont absolument discutables et que je vais les changer par la suite, je préfère d’abord élaborer mes interprétations et ensuite j’accepte de prendre ce qui m’intéresse ailleurs. Je veux décider de mon interprétation sans influence extérieure. Ensuite, une fois que j’ai bien avancé ce processus-là, j’écoute d’autres pianistes et j’absorbe tous les conseils qui me semblent judicieux J’ai toujours fonctionné ainsi, même petite ! Quant à mon interprétation, elle peut évoluer : le concert est vraiment pour moi un terrain d’exploration interprétative. Souvent, c’est là que je trouve de nouvelles idées. En concert, je pense qu’il faut avoir conscience de la présence du public mais il ne faut pas que cela prenne le dessus. Je me sens en mission d’émouvoir le public, de le toucher, et en même temps pour le toucher il ne faut pas que je sois trop investie moi-même donc c’est comme un juge intérieur qui vient superviser tout ça et qui imagine le ressenti du public pour me rendre compte de la passation des émotions. Si cela me touche trop, je ne suis plus dans le contrôle de ce moment. Parfois, je sens que ce processus est assez parfait donc là les concerts sont très agréables. En général, en concert je suis assez satisfaite si je me sens bien en jouant, je suis alors plus libre et tout se déroule mieux.
-Votre répertoire, comment vous le concevez ?
-Mon répertoire varie en fonction de mes envies du moment ou de mes projections futures. Je n’aime pas trop jouer toujours les mêmes programmes sur des périodes longues. J’aime jouer des choses vraiment variées. Quand j’étais petite, parfois au bout de 3 mois je pouvais ne plus ressentir de plaisir, il fallait que je change de morceaux, c’était à la fois bien et problématique. A présent, j’ai une vraie envie de découvrir de nouveaux répertoires et en même temps, je découvre aussi le plaisir de travailler des œuvres sur la longueur. J’aime travailler des œuvres, les offrir au public, les arrêter puis les reprendre. C’est ce que j’ai fait pour mon disque. C’est comme si mon oreille était nettoyée et redécouvrait l’œuvre. C’est un immense plaisir parce qu’au bout d’un moment quand on joue les mêmes morceaux tous les jours on ne les entend plus. Parfois j’ai des rêves de cycles : j’ai envie de jouer de grosses œuvres de 30 minutes. Par exemple, l’Humoresque de Schumann, c’était un rêve que j’avais il y a 3 ans, j’ai déchiffré cette œuvre et j’étais sûre de la jouer l’année d’après. J’ai eu la chance d’avoir des professeurs qui acceptent mon choix. La première Sonate de Schumann que je joue en ce moment c’était un rêve de l’année dernière et maintenant j’aimerais bien explorer autre chose. Cette année je suis contente de jouer du Bach et du Schubert, même si j’adore Schumann, je ne veux pas me cantonner à uniquement à ce répertoire romantique allemand. J’aimerais aussi jouer du Prokofiev, (les visions fugitives), du Scriabine et du Bartok.
-Est-ce que la musique contemporaine vous attire ?
-Oui mais j’e n’en joue pas tellement en ce moment parce que à mon âge ce n’est pas facile. C’est aussi lié au choix des programmes par les organisateurs. Ce n’est pas toujours simple de jouer des œuvres contemporaines, mais dans quelques années j’aimerais bien en inclure dans mes programmes. J’en écoute et ça me passionne ; de plus, ça m’inspire pour mes propres compositions.
-Vous allez aux concerts de temps en temps ?
-Oui, je vais souvent aux concerts, salle Gaveau, à la Philharmonie où j’ai entendu Klaus Mäkelä à la direction dans un programme entièrement Ravel qui m’a beaucoup marquée. Récemment pour la première fois j’ai assisté à un opéra « Don Giovanni « de Mozart, ça a été un choc émotionnel ! Je me suis rendu compte qu’un opéra diffusé sur You tube, cela n’a absolument rien à voir avec un opéra en live. Jusque-là, pour moi, l’opéra était vraiment un monde à part qui ne m’intéressait pas du tout.
-Quels pianistes vous ont marquée ?
-De nombreux noms me viennent à l’esprit : Arthur Rubinstein en premier lieu, j’aime tout de lui: son phrasé, ses interprétations, Michelangeli, Clara Haskil, Dinu Lipatti, Sviatoslav Richter, Artur Schnabel, Claudio Arrau, Yvonne Lefébure, Yves Nat, J’adore Yves Nat, Samson François, Gleen Gould. Ils sont nombreux et je pense en avoir oublié !
-Je vais vous lire une citation qui m’a beaucoup plu et qui peut vous être attribuée ; il s’agit de Vladimir Horowitz qui a rapporté un conseil que Scriabine avait prodigué à ses parents quand il était jeune : « Votre enfant, quoi qu’il arrive, sera toujours un grand musicien ; faites en sorte qu’il devienne un homme du monde, curieux, ouvert et cultivé ! ». Cette citation peut vous être attribuée parce que j’ai l’impression que vous êtes déjà ouverte et cultivée dans de nombreux domaines.
-Je pense que c’est essentiel, sans pour autant se disperser mais se cultiver, c’est vraiment important pour moi. Je ne pense pas que l’on puisse aimer uniquement la musique pour ce qu’elle est, parce que la musique est liée à tous les arts. Je suis très sensible aux arts visuels par exemple et ce qui m’inspire énormément c’est la découverte d’un tableau, d’une sculpture ou d’une architecture. L’univers onirique m’inspire beaucoup parce que je suis intéressée par la psychanalyse. Je suis très attirée par le monde des rêves. Cette atmosphère-là m’inspire énormément pour mon jeu pianistique. J’adore lire la poésie, dessiner, j’adore le cinéma, je regarde beaucoup de films avec mes parents, mon papa connaît plein de choses notamment sur les vieux films des années d’après-guerre. Je m’intéresse à énormément de choses, effectivement, penser uniquement à la musique, ce serait très réducteur.
-Quels sont vos projets en matière de répertoire et de tournée ?
Le 5 septembre 2025 j’ai un événement exceptionnel, c’est la sortie de mon premier disque. J’ai adoré l’enregistrer, j’ai participé à toute sa réalisation, la conception de la maquette, j’ai écrit le livret ; c’est extraordinaire comme expérience donc évidemment c’est une date que j’attends avec impatience. Il y aura un concert de lancement de 5 septembre jour de sortie du disque à l’Orangerie d’Auteuil, puis un autre concert de lancement au Théâtre des Champs-Élysées le dimanche 12 octobre.
Le 8 juillet je joue le 5eme Concerto « l’Empereur » de Beethoven avec l’Orchestre Symphonique d’Ukraine dans le cadre des estivales D’Artenetra.
le 21 juillet à La Roque d’Anthéron j’aurai un programme Mendelssohn, Schubert, Chopin et Schumann.
Le 28 novembre je vais jouer pour la première fois à Londres avec l’orchestre The Academy of St. Martin-in-the-Fields dans le 20e concerto en ré mineur K466 de Mozart.
15 mars 2026, J’ai un concert entièrement consacré à Mendelssohn, à l’Opéra de Marseille.
Sinon, en mai dernier je viens de jouer au Japon dans le cadre de la folle journée de Tokyo. Je n’avais jamais joué autant de musique française hors de France, avec un programme Ravel : le Concerto en sol, la Sonate et le Trio.
Je viens de jouer le 28 juin à la Grange-au-Lac dans le cadre des rencontres musicales d’Évian.
Cette année, j’ai beaucoup aimé jouer avec orchestre des programmes variés, Bach, Mozart, Beethoven, Schumann. J’ai pu créer des relations humaines avec les musiciens dans le cadre des répétitions avec orchestre. C’était une expérience formidable, j’espère continuer à jouer avec orchestre et voyager.
Propos recueillis par D.B. Photos : Julien Benhamou & Sylvain Gelineau Photographism
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