Jean-François Zygel, piano, février 2019

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On ne présente plus Jean-François Zygel, pianiste classique, improvisateur inspiré, pédagogue passionné, toujours poussé par de nouveaux défis… Le vendredi 1er mars 2019, il sera à l’Auditorium de Vaucluse, au Thor, pour une soirée partagée avec un autre pianiste de talent, André Manoukian. Après des entretiens antérieurs avec Jean-François Zygel (2018) concernant des concerts solos ou avec ses élèves, nouvelle rencontre avec lui, comme l’une des deux « voix » de cette soirée.

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-Jean-François Zygel, la soirée du 1er mars à l’Auditorium de Vaucluse au Thor, que vous partagerez avec André Manoukian, repose sur un double défi : l’improvisation et la compétition. Concernant l’improvisation, d’abord, vous avez affirmé aux Chorégies d’Orange (2017) en boutade qu’elle « ne s’improvise pas ». Pouvez-vous préciser ?

Ce que j’ai voulu dire, c’est que pour être capable d’improviser devant un public de manière convaincante, il faut un travail constant et régulier au préalable. Sur le moment, que ce soit devant un public ou en studio, on improvise, mais cette improvisation repose sur un travail pianistique préalable, sur l’étude approfondie et l’assimilation de rythmes, mélodies, harmonies… Je ferais volontiers une comparaison avec la parole. Vous avez peut-être déjà eu l’occasion d’entendre de grands orateurs, des avocats, prononcer des discours passionnés et parfaitement construits, sans aucune note. Mais il est bien évident qu’ils ont dû au préalable étudier la langue française, le sujet traité, la technique oratoire, etc. En fait, c’est toute une discipline qui vous amène à être libre quand vous improvisez…

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-Avec André Manoukian, vous allez vous livrer à une improvisation à deux pianos. La nécessaire réadaptation permanente de l’un à l’autre constitue sans doute une difficulté supplémentaire ?

Jouer à deux pianos, c’est jouer en sachant toujours faire une place à l’autre, en écoutant toujours ce qu’il va dire. Une nouvelle comparaison ? Quand vous êtes au volant d’une voiture, vous devez également comprendre ce que va faire le conducteur qui vous précède. Personnellement, quand j’improvise à deux pianos, je ne regarde pas l’autre pianiste, pour être le plus concentré possible sur l’écoute de mon partenaire.

-Mais y a-t-il des moments de véritable compétition entre vous ?

A certains moments du concert, on se lance en quelque sorte des défis : on essaie de démontrer encore plus de virtuosité, reprendre ce que l’autre vient d’exprimer en le développant d’une autre manière par exemple. On pourrait dire que c’est un concours d’éloquence pianistique, entre compétition et conversation.

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-Pour simplifier quelque peu, vous êtes pianiste classique, André Manoukian est pianiste de jazz. En détournant une chanson célèbre, peut-on dire que « quand le jazz est là, le classique s’en va » ?… Comment ces deux langages élaborent-ils un langage commun ?

Attention, le classique n’est pas un langage unique ; ce sont les langages de dix siècles d’histoire, dans plus de cent pays différents. Le langage de Mozart n’est pas celui de Bach, celui de la Renaissance n’est pas celui des compositeurs d’aujourd’hui, et le baroque n’a rien à voir avec le romantisme ! Tout cela constitue « les langages classiques ». Vous savez, le classique s’est toujours nourri de traditions populaires, et c’est ainsi qu’au bout d’un certain temps les formes populaires deviennent formes savantes… La valse, par exemple, est au XVIIIe siècle une danse populaire allemande, mais au XIXe siècle tous les compositeurs classiques écrivent des valses (Chopin, Brahms, Tchaïkovski, Ravel…). Quant au jazz, courant musical né au début du XXe siècle chez les noirs américains, il prend aujourd’hui des formes très variées, et il existe maintenant des classes de jazz dans pratiquement tous les conservatoires.

-Et vous-même, comment vous situez-vous ?

Je reste avant tout un musicien classique… mais un musicien classique d’aujourd’hui, un musicien classique du XXIe siècle ! Le plus souvent, quand on pense improvisation, on pense jazz, mais Beethoven, Mozart et Liszt étaient de magnifiques improvisateurs et on venait de loin pour entendre leurs improvisations ! Il y a une quinzaine d’années, j’ai fondé au Conservatoire de Paris (CNSMDP) la classe d’improvisation au piano. Mais cela ne m’empêche pas de partager régulièrement la scène avec des musiciens de jazz comme Antoine Hervé, Didier Lockwood, Ibrahim Maalouf, Frank Woeste, Thomas Enhco ou Médéric Collignon…

-Dans ce genre d’improvisation, quel a été l’adversaire, ou le partenaire, le plus redoutable auquel vous ayez eu à vous mesurer ?

Sans hésitation, le pianiste canadien Chilly Gonzales. Cette rencontre, intitulée Piano Round, a été filmée pour Mezzo et a atteint sur Internet les deux millions de vues ! C’est un homme de scène extraordinaire, qui a un sens du terrain exceptionnel, avec une vitesse de répartie hors du commun, et une combativité inégalée. Et il a voulu jouer sur un piano droit, alors que je joue sur un piano à queue !

-Quel compétiteur, ou quel genre musical, redouteriez-vous d’affronter ?

Ceux que j’appelle les « faux improvisateurs », qui répètent toujours les mêmes éléments harmoniques et rythmiques. Avec eux on ne peut pas mener un combat libre, fantaisiste, inventif. L’improvisation la plus extraordinaire, c’est de se lancer sans filet, de ne pas s’enfermer. Là se trouve le paradoxe de l’improvisation : on ne peut improviser qu’après avoir assimilé énormément de musique, mais quand on improvise, il faut oublier tout ce qu’on a appris…

-Quels sont les deux atouts et les deux faiblesses que vous vous reconnaissez pour ce type de performance ?

En tant que pianiste classique, je suis du côté de la virtuosité et de la vélocité, et tous les grands compositeurs me sont familiers. Mais je n’ai pas l’acuité rythmique du jazz. J’ai remarqué également des petits moments de « baisse d’inspiration », souvent au milieu des concerts, après trois quarts d’heure ou une heure de jeu… Heureusement l’inspiration revient toujours après quelques minutes de flottement !

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-Concernant André Manoukian, quelles sont ses deux principales qualités et ses deux principaux défauts ?

C’est une bête de scène ! Dès qu’il commence à parler, quel que soit le sujet, délires mystiques ou échappées psycho-érotiques, il séduit le public.

-Vous n’avez rien à lui envier…

J’ai vraiment trouvé mon maître. Le revers de cette qualité, c’est qu’il en abuse parfois ; je dois le ramener au piano sinon le concert pourrait durer toute la nuit ! Certes moi aussi j’aime m’adresser au public, mais j’estime que la parole ne doit pas dépasser 30% du concert.

-Son autre qualité ?

Il a beaucoup de présence musicalement, au point que parfois je suis obligé de jouer des coudes pour trouver ma place. Comme vous le voyez, ce ne sont pas des qualités et des défauts, mais les deux faces d’une même médaille : ce sont des « qualifauts » !

-Vous êtes deux fortes personnalités, et chacun des deux trouve aisément sa place… De vous-même on connaît diverses facettes, entre fantaisie créatrice et sérieux pédagogique ; si vous n’aviez pas été ce que vous êtes, qu’auriez-vous aimé être ou faire ?

Si je n’avais pas été musicien, sans hésiter, écrivain. J’adore autant les mots que les notes, et il ne se passe pas une semaine sans que je n’apprenne un poème par cœur ! J’adore les mots, les calembours, les contrepèteries, les discussions sur le langage, l’orthographe, la grammaire… plus que tout j’adore découvrir un mot que je ne connais pas ! D’ailleurs, je fais toujours moi-même mes textes de programme. J’ai toujours quinze dictionnaires autour de moi, et le plus beau cadeau qu’on puisse m’offrir, c’est un nouveau stylo ! Si vous voulez me résumer, tout est là : les mots et les notes.

Voyez-vous autre chose à rajouter ?

-(Rire) Vous allez annoncer à votre rédacteur en chef que je fais toute l’édition ! (Propos recueillis par G.ad.)

Photos : Denis Rouvre/Naïve (1), Thibaut Stipal (2 & 3), Franck Juery/Naïve (4 & 5).

 

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