Ludivine Gombert, soprano, 2015/2016

Ludivine Gombert (4)                                Ludivine Gombert,

Stabat mater (Rossini), L’Homme de la Mancha, Otello, Vie parisienne, Maria Stuarda, Lakmé, Carmen, 2015-2016

Elle a fait du chemin, la jeune Avignonnaise souriante à la voix cristalline, depuis que nous l’avions rencontrée il y a quelques années, débutante timide tout juste sortie du Chœur de l’Opéra d’Avignon. Depuis lors, à force de travail et de ténacité, Ludivine Gombert a su se construire une vie familiale et professionnelle équilibrée. Ainsi, en cette saison 2015-2016 en Paca, on l’entend, notamment à Avignon et Marseille, dans le Stabat Mater de Rossini, L’Homme de la Mancha (aux côtés de Nicolas Cavallier), Otello, La Vie parisienne, Maria Stuarda (aux côtés de Patrizia Ciofi), Lakmé (aux côtés de Sabine Devielhe), enfin Carmen (aux côtés de Karine Deshayes). De la musique sacrée au grand répertoire opératique, en passant par l’opérette…

Nous la rencontrons d’abord en début de saison ; nous la rencontrerons à nouveau (ci-dessous) pour Carmen.

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-Ludivine, le premier concert de la saison 2015-2016, est un concert Rossini de musique sacrée. Que pouvez-vous nous en dire ?

-D’abord que j’apprécie l’acoustique des églises pour ce type de répertoire, et la collégiale St-Didier d’Avignon en particulier. C’est important, car Rossini demande de la précision dans la recherche des couleurs, des couleurs aux nuances diverses. Il faut faire voyager le public, lui procurer des émotions différentes. La palette est riche, il faut apprendre à la doser avec les autres partenaires du quatuor de voix. Les répétitions, que nous venons de commencer, permettent d’enrichir ma propre interprétation et d’équilibrer entre nous et avec le chœur. Il faut que je recherche une voix plus large, comme pour le Requiem de Verdi, une voix de soprano lyrique, même si Rossini demandait un soprano plus léger aussi bien que lyrique. Plutôt que la tessiture, il faut sans doute rechercher les couleurs, l’expressivité. L’expressivité, parce que dans le Stabat mater il y a une trame, une progression dramatique, comme dans l’opéra. Ce qui en fait un ouvrage lyrique plutôt que sacré. Ce Stabat est homogène, mystérieux. L’« Inflammatus », par exemple, est un air de bravoure, un combat, à la limite du blasphème, sans quoi que ce soit de religieux dans l’écriture. Il y a d’ailleurs chez Rossini des changements de tonalité à l’intérieur d’une même mesure, qui sont surprenants. C’est une œuvre qui est loin d’être linéaire ! Elle comporte une grande part d’interprétation. A la fin on trouve la lumière et l’apaisement, mais l’ensemble est assez perturbant. En fait il semble que Rossini s’amuse beaucoup. Comme dans la Petite messe solennelle, il aime à donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Mais il reste dans le jeu plutôt que la moquerie. Avec quelques difficultés : dans le quatuor, une seule note peut changer toute la mesure. Le Stabat mater de Pergolese est surprenant aussi. Celui de Rossini, je l’ai déjà chanté il y a 4 ou 5 ans, mais avec orchestre ; ici ce sera avec orgue, il faut donc réadapter son interprétation. D’autant que l’orgue est derrière les chanteurs ; le retour pour nous est donc plus difficile. Ce qui nous amène à nous remettre sans cesse en question, à adapter notre façon de conduire les phrases, de travailler sur la résonance, et chercher notamment le dosage avec le chœur dans la chute finale. Car les lignes se croisent, se mêlent…

-Connaissiez-vous vos partenaires ?

-Aude seulement, parce que nous sommes dans la même agence artistique. Mais je n’ai jamais chanté avec elle. Et la basse a changé au dernier moment.

-Après ce Stabat mater rossinien, vous passerez à des rôles de fantaisie, avec l’Homme de la Mancha à Avignon, ou la Veuve joyeuse et la Vie parisienne à Marseille. Vous aviez été éblouissante l’an dernier dans la Belle Hélène, et le public vous a découverte, stupéfait, dans un registre qu’il ne soupçonnait guère, avec des qualités scéniques affirmées !

-Il est vrai que j’ai des engagements aux tonalités bien différentes. La veille d’une répétition de l’Homme de la Mancha, je serai également Desdémone à Reims ! En fait je n’ai pas cherché à modifier quoi que ce soit dans mon interprétation ; ça vient avec le jeu. Et c’est un rôle court. Je cherche tout simplement, comme dans tous les rôles, à « être » mon personnage. Je n’ai pas changé mon outil vocal. On utilise la palette qu’on a, pour l’adapter à l’œuvre, comme un peintre. L’écriture de l’Homme de la Mancha est particulière : on lyricise moins. Didier Benetti nous dit par exemple pour les notes tenues, qu’il faut résister à la tentation de les remplir.

-Et pour la Vie parisienne ?

-C’est encore différent. On est moins loin de l’opéra. C’est un opéra-bouffe, un opéra à voix. Mais dans le rôle de Pauline je n’utiliserai pas toutes mes couleurs, car le rôle ne s’y prête pas, au contraire de Desdémone. Dans Pauline, en faire trop dans les couleurs lyriques serait sortir du personnage, même si Pauline est bien une soprano lyrique.

-C’est cette même production de Nadine Duffaut, qui sera début janvier à Marseille, et quelques semaines plus tard à Avignon ?

-Oui, mais le plateau ne sera pas exactement le même. Moi je ne serai qu’à Marseille.

-En janvier également on vous entendra dans la version concertante de Maria Stuarda de Donizetti.

-Avec Yann Toussaint d’ailleurs on fera les allers-retours entre Avignon et Marseille pour les deux productions. Là je tendrai le rôle d’une servante, comme Inès. C’est un personnage qui illustre l’action, on n’est pas dans l’expression et dans l’interprétation.

-Du coup, est-ce frustrant ?

Absolument pas quand on est à côté de Patrizia Ciofi ! J’ai beaucoup à apprendre d’elle. Ce petit rôle apporte beaucoup à ma formation d’artiste. Il me permet de me poser, comme une éponge, de me nourrir… J’avais déjà chanté Traviata avec Patrizia Ciofi, et ma première Bohème.

-Fin mars on vous verra dans Lakmé, encore un rôle bien différent.

-Je serai Miss Helen, cette fois aux côtés de Sabine Devieilhe. J’ai vu ma première Lakmé à Montpellier. Certes c’est un rôle de second plan, mais intéressant. C’est un personnage qui m’offrira de nouvelles découvertes.

-Quand vous avez une saison comme celle-ci, avec un agenda aussi rempli, vivez-vous pleinement dans le présent du spectacle imminent, ou avez-vous toujours un spectacle d’avance dans votre préparation ?

-Depuis septembre, j’ai déjà un pied dans chaque œuvre, et en particulier dans ma prise de rôle de Desdémone. Je suis partout à la fois, et j’ai tout en chantier. Je mets tous les jours le nez dans un peu tout. Mais au premier plan c’est tout de même Desdémone, depuis deux ans. J’anticipe.

-Vous abordez de grands rôles. Comment les vivez-vous ?

-Chaque personnage est très différent. Quand on ouvre une partition, on cherche ce qu’on va lui donner… Ce n’est jamais linéaire. D’autant plus quand ce sont des prises de rôle. Mais je suis nourrie par chaque personnage, par chaque production. Et je me sens dans un effet boule de neige.

-Vous acquérez de la rondeur dans la voix, de la maturité.

-Depuis ma naissance ma voix a changé, comme d’ailleurs elle m’a changée. La voix suit nos états d’âme, nos émotions. Un artiste, c’est un corps autant qu’une âme.

-Pour l’avenir, à quels rôles rêvez-vous ?

-Il faut veiller à se remettre toujours en question pour éviter les dommages sur la voix. Il faut que je passe par toutes les étapes de la vie pour ma voix. Mais je rêve de Marguerite, et de Blanche dans le Dialogue des Carmélites. Egalement du Puccini.

-En conclusion ?

-J’ai beaucoup de plaisir à retrouver Aurore Marchand et les chœurs. Et dans l’immédiat chanter cette œuvre magnifique de Rossini. (Propos recueillis par G.ad.)

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Nous nous rencontrons à nouveau en mai, alors que Ludivine se prépare à incarner Micaëla.

-Cette production de Carmen (voir notre compte rendu), la connaissiez-vous ?

-Je l’avais vue, et aimée, l’été dernier à Orange. Louis Désiré, le metteur en scène, a dépoussiéré  cette œuvre dont il est totalement imprégné, l’a recadrée sur un destin qui se déroule. Je pense que les rapports très poches entre les personnages, on les percevra mieux à Avignon qu’à Orange, car la scène est ici plus resserrée, plus intimiste.

-Votre personnage de Michaëla vous tient à cœur ?

-Je l’ai chanté en 2012 à Reims, c’était mon 1er rôle de solo en scène. Mais Micaëla y subissait en victime la scène avec les soldats. Ici les soldats sont moins brutaux, et elle-même est un personnage plus fort, décidé, assumé. Elle correspond aussi à ma maturité personnelle acquise au fil des ans.

-Quelles couleurs lui donnez-vous ?

-Juste les couleurs de ma propre voix, de mon âge. C’est une soprano lyrique, qui m’a permis un  vrai travail vocal. C’est une jeune fille droite, qui sent le poids du devoir. Elle aime profondément Don José, mais elle se rend compte qu’elle le perd.

-De quels rôles rêvez-vous aujourd’hui ?

-Des rêves, j’en ai plein (rire) ! Des rôles où je suis sûre de m’épanouir, pour lesquels je suis prête. Je ne veux pas me projeter, par exemple dans une Tosca, si mon instrument vocal n’est pas prêt. J’aborde tout avec recul et patience, en travaillant.

-Si vous n’aviez pas été chanteuse lyrique… ?

-Oh, adolescente j’avais des tas d’envies (rire). Inspecteur de police dans la criminelle, justicière, puis vétérinaire, puis avocate. Mais j’ai rencontré la voix très tôt. Alors si je devais faire autre chose… Je ne peux pas avoir fait ce métier et ne pas rendre tout ce qui m’a été donné. J’aimerais l’enseignement, l’aide aux chanteurs, mais je n’en ai pas encore la patience, et pour l’instant j’aurais peur de mal faire…

-Chanter à Avignon, chez vous, c’est une chance ?

-Un bonheur, mais avec une pression supplémentaire. Artistiquement et humainement, je suis restée telle que j’étais, mais j’ai toujours peur de décevoir. Le spectacle vivant, c’est toujours une prise de risque. Mais aussi le public qui pousse la porte d’un opéra vient pour se faire plaisir. Il attend de recevoir… Moi du moins je le vis comme ça… »

Propos recueillis par Geneviève Allène-Dewulf