Les Vêpres de Rachmaninov à Avignon (19-11-2017)

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Basilique Saint-Pierre, Avignon

Les grands concerts de Musiques Sacrées, dans le cadre des XXVes Automnales de l’Orgue

Les Vêpres (1892), Rachmaninov ; œuvres de Marcel Dupré ; Isabelle Chauvalon (création, 1995)

Chœur symphonique a cappella et orgue

Chœur symphonique de Montpellier

Caroline Gaulon, direction

Luc Antonini, orgue

Logo CLENPR 21-06-17

Pour clôturer les XXVes Automnales de l’orgue, Luc Antonini a mis en relation les écoles française et russe des années 1912/1915 en proposant un parallèle classique entre Marcel Dupré et Rachmaninov tout en ajoutant une touche originale par la création d’une pièce contemporaine : Jérusalem, d’Isabelle Chauvalon, présente dans la salle.

x.3.Antonini Luc. 55 ko

Le concert a donc débuté par le magnifique Prélude et fugue en sol mineur opus 7 de Marcel Dupré pour orgue. Luc Antonini a magistralement interprété cette œuvre qui requiert une grande maîtrise ; maîtrise surtout dans le prélude : la main droite enchaîne du début à la fin un mouvement perpétuel de doubles croches pendant que la main gauche joue une fugue ou un choral pour finir par une superposition de ces deux mouvements en rajoutant le concours du pédalier. En début de deuxième partie Luc Antonini a également exécuté à l’orgue le Prélude en do dièse mineur pour piano de Rachmaninov dans sa transposition pour orgue ; cette œuvre permet à l’esprit de cheminer de la puissance au rêve…

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En alternance avec ces pièces instrumentales, les parties vocales étaient assurées a cappella par le Chœur Symphonique de Montpellier. Créé il y a dix ans par René Koering ce chœur a été composé d’amateurs auditionnés et sélectionnés avec talent par Hervé Niquet, alors en résidence à Montpellier. Le niveau musical de ce groupe très professionnel lui permet d’aborder des ouvrages d’une grande complexité vocale ; le public était donc venu nombreux pour entendre Les Vêpres dans le cadre de cette si belle basilique Saint-Pierre.

x.Isabelle Chauvalon (2). Photo G.ad. 98 ko

En première partie le chœur a interprété une œuvre d’Isabelle Chauvalon, Jérusalem, oratorio donné en toute première audition publique ce dimanche 19 novembre. Diplômée du CNSM de Paris où elle obtint plusieurs prix, Isabelle Chauvalon se consacre à l’enseignement au conservatoire et à l’université de Montpellier. On doit à cette passionnée de composition des œuvres pour orchestre, des quatuors de bassons ou cuivres etc. Cet oratorio, tiré du livre d’Isaïe, permet à la compositrice d’exprimer quelques dissonances qui s’accordent parfaitement avec le texte : « Jérusalem illumine le monde », les sonorités et les contrastes soutiennent la force du verbe. Le chœur sait être éclatant, lumineux et il nous entraîne dans une dimension spirituelle, le tout avec une diction parfaite.

Quant au « plat principal », c’est toujours avec une certaine appréhension que l’on attend Les Vêpres de Rachmaninov lorsqu’elles sont interprétées par des chœurs occidentaux. En effet cet ouvrage est généralement donné par des ensembles slaves imprégnés par cette culture musicale et religieuse et qui traduisent à la perfection cette double appartenance. Mais quelle surprise ici ! La direction intelligente et précise de Caroline Semont-Gaulon a illuminé cet office vespéral. Elle a laissé un ténor de son groupe à la voix très « caucaso-ouralienne » interpréter le cantique « Lumière paisible » ;  en revanche, jugeant sans doute qu’aucune alto ne pouvait exprimer en solo cette sensibilité vocale, c’est au pupitre alto tout entier qu’elle a confié le cantique « Mon âme, bénis le Seigneur ». C’est avec foi et empathie que le chœur a suivi sa direction où alternent pianissimos et fortissimos, crescendos et decrescendos que Caroline Semont-Gaulon a imprimés par une gestuelle élégante et expressive. Dans un bis émouvant le chœur a redonné le « Réjouis-toi, Vierge » en se disposant tout autour de la nef centrale comme pour nous prendre dans ses bras et nous faire participer à la louange mariale. (Duo 84) (Photo Isabelle Chauvalon : G.ad.)

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Musicologie

Sergueï Rachmaninov, Vêpres (1915)

Compositeur russe, Sergueï Rachmaninov est également pianiste et chef d’orchestre. Son œuvre, écrite majoritairement pour piano, reste attachée à la tradition romantique et connaît l’influence prononcée de Tchaïkovski ou de Chopin. Ancré dans la tonalité, son style lyrique et tourmenté est caractérisé par l’expressivité des nuances, la sobriété raffinée des thèmes et la traduction des émotions par l’élargissement de la palette harmonique.

Il rencontre très vite le succès en Russie, mais la révolution de 1917 l’incite à quitter son pays pour les Etats Unis et l’Europe. Il compose encore malgré une fatigue due aux incessantes tournées de concerts.

Pendant la seconde guerre mondiale, il se réfugie en Suisse puis à Beverley Hills où il décède en 1943.

Son écriture incisive va de pair avec la précision de son jeu pianistique ; sa très grande renommée provient autant de l’extrême difficulté technique de ses œuvres que de leur aura intimiste et angoissée. Bien que contemporain de Ravel et de Bartok, il restera immuablement attaché au système tonal, devenant ainsi le dernier compositeur romantique du XXe siècle.

Composé en 1892, au début de la carrière de pianiste virtuose de Sergueï Rachmaninov, le prélude en do# mineur opus 3 n°2 illustre parfaitement le style pianistique de ce dernier ; il rencontre immédiatement un grand succès (presque trop au goût du compositeur qui est contraint de le jouer en bis à la fin de presque tous ses concerts !). La pièce, dominée par la tonalité sombre et menaçante de do dièse mineur, est animée de motifs chromatiques et de cascades d’accords.

Contrastant avec l’image de Rachmaninov pianiste virtuose, Les Vêpres nous font découvrir un autre visage du compositeur. Intériorité et profondeur habitent cette œuvre religieuse majeure qui constitue sans doute le monument le plus vaste et le plus accompli de tout le répertoire de l’Eglise orthodoxe.

Composées en janvier et février 1915, cinq ans après la Liturgie de Saint Jean Chrysostome, Les Vêpres sont exécutées pour la première fois à Moscou en mars 1915. Plusieurs influences sont ici présentes, la polyphonie chatoyante étant en partie héritée de Tchaïkovsky et de Rimsky-Korsakov. La pièce emploie surtout l’harmonie modale au travers de divers modes : – le mode znamenny, équivalent russe du grégorien, – le mode grec proche du récitatif, – le mode de Kiev, variante ukrainienne du znamenny. Elle recourt également abondamment à des mélodies traditionnelles.

Austérité et magnificence sonore sont ici mêlées grâce à une grande homogénéité de style. Rachmaninov utilise pour les Vêpres le principe de l’orchestration chorale (le chœur chante parfois à huit voix), groupe ou oppose les timbres, développe de puissants contrastes du fortissimo le plus éclatant au pianissimo le plus intime, varie les techniques d’écriture, de la plus simple à la plus complexe.

Le chœur chante ici dix des quinze cantiques des Vêpres :

1) « Venez, inclinons-nous devant le Seigneur », pièce brève et fervente.

2) « Mon âme, bénis le Seigneur » sur le psaume 104 de David, évoquant la création du monde.

3) « Heureux l’Homme » : l’Alléluia devient ici un refrain.

4) « Lumière paisible » : écrit sur un motif traditionnel de 4 notes conjointes exposé par les ténors, qui passe ensuite à travers toute la pièce.

6) « Réjouis-toi, Vierge » : dans une écriture simple et limpide.

7) « Gloire à Dieu au plus haut des Cieux » : la sobriété initiale s’avive au milieu du chant de vocalises jubilatoires sur «Gloire » (aux sopranos). La conclusion, piano, contraste avec ce qui précède dans un choral paisible et intérieur.

8) « Louez le nom du Seigneur » : deux thèmes s’opposent ici, une formule animée, comme des cloches (sopranos et ténors) et un thème soutenu (altos et basses). Le caractère général est solennel.

10) « Ayant contemplé la résurrection du Christ » : le thème exposé aux basses et ténors est de Rachmaninov mais son caractère est proche de celui d’un chant traditionnel.

 

11) « Magnificat » : les couplets et les refrains présentent ici une symétrie originale : les couplets sont chantés par le chœur sans les sopranos qui « entrent » discrètement pour le refrain d’où sont exclues les voix graves…. qui reviennent pour le couplet suivant.

15) « O Victorieuse Reine » : sur un thème grec c’est le dernier chant des vêpres sur un thème martial, où la foi s’affirme avec allégresse.

 

Musicologie

Isabelle Chauvalon (1955), Jérusalem

Née en 1955 à Blois, Isabelle Chauvalon commence des études musicales dans sa ville natale, avant d’entrer au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, où elle obtient plusieurs premiers prix.

Elle y travaillera successivement avec Christian Manen (Solfège Spécialisé), Jeanine Rueff (Harmonie), Jean-Paul Holstein (Contrepoint), Marcel Bitsch (Fugue) et Serge Nigg (Orchestration).

Parallèlement, elle travaille le piano avec Pierre Sancan et remporte un Premier Prix de la Ville de Paris. Depuis 1988, elle est professeur d’Ecriture au Conservatoire à Rayonnement Régional de Montpellier.

Jusqu’en 2004, elle est également chargée de cours à l’université Paul Valéry, dans cette même ville.

Depuis plusieurs années, la composition occupe chez elle une part grandissante. On lui doit notamment des œuvres pour orchestre, quatuor de bassons, chœur, chœur et orgue, trio d’anches, piano, quatuor de cuivres…

Jerusalem

Isabelle Chauvalon présente ainsi son œuvre : « A partir de quelques versets d’Isaïe, la musique se veut, avant tout, au service du texte, dont elle reprend le titre général : “ Illuminée par Dieu, Jérusalem illumine le monde ” afin de l’insérer entre chaque verset pour illustrer ainsi la progression qui va mener à la sérénité de la fin de la pièce.

« Par ailleurs, l’écriture a été pensée pour l’effectif du chœur, au service du traitement des sonorités et des contrastes qui le mettent ainsi en valeur. Il y a également un “ jeu ” d’écriture thématique qui circule à l’intérieur de chaque catégorie de voix, soutenant l’intensité du texte.

« Sur les quatre parties de l’œuvre, trois sont ponctuées par un registre éclatant du chœur, alors que le dernier volet va se terminer dans la douceur harmonique d’un bonheur plus lumineux encore mais qui se situe sur une tout autre dimension, spirituelle et intérieure. »

 

 

 

 

 

 

 

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