La Traviata à Avignon, Mazzonis di Pralafera/ Jean (8-6-2018)

Les yeux et le coeur secs…

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Opéra Confluence. Opéra en trois actes, Giuseppe Verdi. Livret, Francesco Maria Piave, d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils

Direction Samuel Jean. Direction du Chœur Aurore Marchand. Études musicales Hélène Blanic

Mise en scène, Stefano Mazzonis di Pralafera. Réalisation Gianni Santucci. Décors Edoardo Sanchi. Costumes Kaat Tilley. Lumières Franco Marri

Violetta Valéry Maria Teresa Leva ; Flora Bervoix Sophie Pondjiclis ; Annina Aline Martin

Alfredo Germont Davide Giusti ; Giorgio Germont Ernesto Petti ; Gastone de Letorieres Eric Vignau ; Il Barone Douphol Jean-Marie Delpas ; Il Marchese d’Obigny Hugo Rabec ; Il Dottore Grenvil Georgios Iatrou ; Giuseppe Olivier Trommenschlager
Orchestre Régional Avignon-Provence ; Chœur de l’Opéra Grand Avignon

Production de l’Opéra Royal de Wallonie à Liège (2009-2012-2016)

Logo CLENPR 21-06-17

Note d’intention du  metteur en scène

Pour bien comprendre La Traviata, il faut partir de La Dame aux Camélias d’Alexandre Dumas fils (la pièce plutôt que le roman puisque Verdi, l’ayant vue à Paris, s’en inspirera). La réalisation de cet opéra a engendré bien des difficultés pour Verdi ainsi que pour son librettiste, Francesco Maria Piave. La Traviata est coupée par la censure de l’époque et la première représentation à La Fenice de Venise est un véritable fiasco. Cette œuvre est souvent incomprise : ce sont les détails les plus touchants qui ont amené Verdi à écrire l’histoire de Violetta, personnage lui-même inspiré par la vraie histoire d’Alphonsine Plessis, dite Marie Duplessis. Dès que Verdi voit La Dame aux Camélias, il est personnellement touché. Il perçoit dans cette pièce le conformisme de la bourgeoisie bien-pensante, conformisme dont il souffre lui-même. En effet, bien que veuf, sa récente liaison avec Giuseppina Strepponi, célèbre chanteuse et mère d’enfants issus d’unions diverses, est perçue comme un véritable scandale dans l’Italie très catholique et bigote de l’époque.

Germont est le personnage représentatif de cette bourgeoisie vaine qui s’accroche aux apparences. Il trouve n’importe quel prétexte pour condamner l’amour « irrégulier » entre son fils et Violetta et le faire échouer.

La rencontre entre Violetta et Germont père est le moment de cet opéra, le moment où l’histoire tourne à la tragédie.

Violetta est jeune, très jeune, même si elle a déjà beaucoup vécu (la vraie Marie Duplessis a été forcée par son père de se prostituer dès 12 ans). Elle n’a pas la force de se battre contre ce monstre qu’est la mentalité bourgeoise de l’époque (mais ce serait la même chose aujourd’hui…). Comprenant cela, elle renonce avec douleur et d’atroces souffrances au seul Amour qu’elle a rencontré jusqu’à ce jour. Elle est bien consciente qu’Alfredo est trop jeune et impuissant pour se battre à sa place ou avec elle. Elle prend le parti douloureux de quitter Alfredo. Elle va le retrouver sur son lit de mort, avec toute la rage de la jeunesse, elle crie contre Dieu qui la fait mourir si jeune.

Sa seule amie est Flora, bourgeoise frivole, qui, bien qu’elle montre une solidarité toute féminine, ne comprend pas réellement le drame profond que vit Violetta.

A la fin de sa vie, ne restent qu’Annina, fidèle servante, et le docteur Grenvil qui l’assistent avec compassion et pitié.

Les bourgeois qui passent leur temps d’une fête à l’autre n’ont aucun respect pour une femme qui tombe amoureuse et sont dérangés par des histoires d’amour qui prennent la couleur de la tragédie. A la fois spectateurs et acteurs du drame qui se déroulent devant eux, ils sont des voyeurs, des gens qui se posent en moralisateurs et se comportent de manière hypocrite.

Ils ne sont là que pour regarder par le « trou de la serrure » les évènements pouvant susciter l’intérêt du moindre potin.

Le drame de Verdi est en quelque sorte une critique du « moralisme » sans issue qui survit à travers les époques, quelle que soit la forme qu’il prend.

Dans ma mise en scène, j’ai voulu débuter l’opéra par la vente aux enchères des biens de l’héroïne après sa mort, comme dans l’œuvre originale de Dumas fils et conformément à ce qui s’est passé à la fin de la vie de Marie Duplessis. De là, ma vision tient compte des intentions de Verdi en transmettant les sentiments douloureux d’une femme aimée et méprisée dans le même temps par une société bourgeoise irrespectueuse des bons et vrais sentiments.

Les camélias, les fleurs préférées de La Dame aux Camélias, sont aussi le fil rouge qui lie toute l’histoire et sont omniprésents pendant tout l’opéra. Ils sont le symbole de la disponibilité de l’héroïne : quand Violetta est disponible, elle porte un camélia blanc et, cinq jours par mois, elle porte un camélia rouge. (Stefano Mazzonis di Pralafera).

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Créée en 2009 à Liège, reprise in loco en 2012 puis 2016, cette Traviata bénéficie de quelques réajustements au fil des années et de changements de distribution. A l’Opéra Confluence d’Avignon, pour la clôture de la saison lyrique 2017/2018, si la salle ne pouvait être que pleine, et les applaudissements chaleureux en fin de représentation, en revanche le public a très peu réagi aux grands airs et l’approbation finale nous a semblé plus polie qu’enthousiaste. Du moins le vendredi soir, première représentation, à laquelle nous avons assisté (voir in fine la seconde, représentation dominicale).

Dès l’ouverture, deux mondes s’affrontent, en ralenti cinématographique : la vénalité organisée en système de société (en arrière-plan on vend aux enchères les biens de l’héroïne) et l’histoire d’un amour malheureux (Alfredo, crispé sur une robe blanche, croise l’ombre de Violetta perdue à jamais). Un parti pris intéressant, cohérent, conforté avec pertinence sinon ingéniosité par l’hypocrisie de le bourgeoisie bien-pensante – celle-là même qui avait orchestré le fiasco de la création, à la Fenice, le 6 mars 1853, et dont Verdi lui-même sentait le poids dans sa vie privée -, le voyeurisme des figurants (jumelles de théâtre, trous de serrure…), et des comprimari échappés de Fellini ou Tim Burton avec des attributs judicieusement outranciers (costumes, perruques), ou moins explicables (seins dénudés). Sans oublier le fil rouge – outre le camélia – du lit, décliné en divers modes et diverses tailles, successivement orgiaque, amoureux, morbide et mortuaire.

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Toutefois la production peine à trouver son souffle malgré une distribution majoritairement jeune. Devant des décors peints alternativement rouges pour les scènes de fête, globalement réussies (chœurs de l’Opéra Grand Avignon excellents, avec leurs renforts habituels), et gris pour l’intimisme de la chambre, la direction d’acteurs fige souvent les solistes dans une immobilité pesante. Ernesto Petti (Germont père) laisse une impression mitigée ; bel athlète dans le civil, je ne lui ai trouvé ici ni prestance ni autorité ; dans ce rôle difficile, crucial, enfermé dans un costume sans grâce, il paraît absent, au mieux sévère, et son duo majeur avec Violetta ne bouleverse guère. Davide Giusti (Alfredo), pourtant lauréat du concours Opéralia 2017, n’a ni couleur dans la voix ni charisme dans la présence, peut-être au début une simplicité fort sympathique, que j’ai cherchée vainement par la suite ; son personnage hésite entre le grand adolescent attardé au lit et l’amoureux pétrifié – qui n’ose même pas prendre Violetta mourante dans ses bras – ; quant à son costume, il serait moins décalé dans la Bohème qu’à la fête de Flora…

Les comparses demeurent marquis ou barons au petit pied – comme Jean-Marie Delpas, ici engoncé dans un baron Douphol étriqué, alors qu’il l’a élégamment incarné dans d’autres productions  -, à côté d’un Eric Vignau (vicomte Gaston de Letorières) jubilatoire et décadent à souhait, ou de Georgios Iatrou (au nom prédestiné, puisqu’il incarne le docteur Grenvil) et d’Aline Martin (Annina), qui tirent leur épingle du jeu.

Quant à la jeune Maria Teresa Leva, qui reprend le rôle-titre qu’elle avait pourtant tenu avec succès dans la même production en 2016 à l’Opéra Royal de Wallonie, elle s’époumonne sans nuances, des vocalises inutilement stridentes du 1er acte jusqu’à l’octuor du 3e acte, où elle écrase tous ses partenaires, solistes, chœurs et même orchestre – pourtant bien mené par Samuel Jean -.

Dommage, ce sera la première Traviata que j’aurai traversée les yeux et le coeur secs.

Reste heureusement une œuvre qui se suffit à elle-même pour remuer les cœurs, l’un des opéras les plus joués et les plus appréciés au monde. (G.ad. Photos Cédric Delestrade/ACM-Studios).

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Exceptionnellement je reviens sur ma critique, sans la renier pour autant. Les échos, fiables, qui me sont parvenus de la seconde représentation, soulignent une tout autre version. Magie du spectacle vivant, que d’évoluer, en l’occurrence de se donner souffle et nuances. Sans doute les chanteurs ont-ils mieux pris la mesure de l’acoustique particulière de cette salle provisoire. Toujours est-il qu’on nous a décrit un Germont père charismatique, un Alfredo convaincant, une Violetta toute en délicatesse. Et un orchestre et des chœurs qui ne méritent toujours que des éloges. Le public a manifesté un enthousiasme sans réserve. Je suis heureuse d’en prendre acte. (G.ad.)