Julie Fuchs, soprano, Orphée aux Enfers, Avignon, 2018

Julie Fuchs, soprano, rôle d’Eurydice,

Orphée aux Enfers, Avignon, 28-31 décembre 2018

x.Julie Fuchs © Sarah Bouasse. 2018. 200 ko

Elle a obtenu presque coup sur coup deux Victoires de la Musique (Révélation en 2012, Artiste lyrique en 2014) ; un fait rare, partagé avec un autre enfant terrible, le violoniste Nemanja Radulovic. Et depuis lors, les scènes européennes se la disputent ; et elle a ému un public très nombreux en chantant l’Ave Maria aux obsèques d’un certain Johnny il y a tout juste un an… C’est dire l’ascension fulgurante de cette grande fille qui respire la joie de vivre, dont on loue partout l’abattage, le tempérament, et la voix aux couleurs reconnaissables entre toutes. Avignon a entendu ses premières notes, de violoniste et de chanteuse, et la voit toujours revenir avec bonheur. Car si elle fait l’unanimité dans la presse généraliste et spécialisée, elle possède surtout la générosité des grands artistes, et une authenticité qui lui assure l’indéfectible attachement du public. Elle sera Eurydice, 1er rôle féminin dans le spectacle de fin d’année à l’Opéra Confluence, une nouvelle production d’Orphée aux Enfers d’Offenbach.

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-Vous m’avez dit récemment que vous aviez déjà participé à un Orphée dans un spectacle de fin d’année pendant vos études…

-Oui, c’était à la Maîtrise, au Conservatoire d’Avignon.

-J’ai lu quelque part que vous aviez participé également au festival d’Aix-en-Provence dans cette même œuvre…

-Dans le rôle de Diane, pas dans celui d’Eurydice.

-Orphée aux Enfers présente-t-il des difficultés particulières ?

-Disons plutôt que sa spécificité est l’alternance de chant et de texte parlé, ce qui techniquement est une gageure pour un chanteur d’opéra. Et le rôle de soprano est une tessiture très exploitée ici, tant dans le grave que dans le médium, souvent, jusqu’à l’aigu et au suraigu. C’est un rôle toujours tendu, et qui requiert beaucoup d’agilité. Et il faut prêter une attention particulière à la langue française : le texte doit être parfaitement compris.

-C’est aussi une pièce alerte. Vous qui êtes excellente actrice, vous devez vous régaler.

-Scéniquement c’est une pièce très drôle, parodique, humoristique.

-Et votre personnage ?

-Eurydice est une laissée pour compte, une victime, même si elle a un sacré caractère. Toute la difficulté est de trouver l’équilibre entre son caractère bien trempé et le tourbillon dans lequel elle risque d’être emportée.

-Un rôle difficile ?

-C’est un peu toutes les facettes d’un personnage. Sur scène c’est une manière totale de s’exprimer. C’est toute la magie de l’opéra, qui est un art complet. Hier nous avons fait une répétition en costumes : ils sont magnifiques, et chacun des personnages est parfaitement mis en valeur dans cette production, tant dans les costumes que théâtralement. Et chacun est bien traité : nous avons quelques pas de danse, des scènes de groupe, des duos…

-Vous avez déjà une belle carrière lyrique, avec de grands beaux rôles. Y en a-t-il un qui vous ait particulièrement marquée ?

-(Rire). Beaucoup ! C’est très difficile de résumer, de choisir. Sans doute Ciboulette à l’Opéra-Comique, qui a été pour moi un énorme plaisir, et aussi une redécouverte de l’œuvre, comme interprète cette fois.

-Vous avez interprété également beaucoup de baroque, Haendel, Monteverdi…

-Concernant le baroque c’est peut-être Alcina, à Zurich, avec Cecilia Bartoli. Ou Le Comte d’Ory, plus récent, et que j’ai repris récemment et qui figurera dans mon CD Rossini, enregistré à l’Opéra-Comique et qui sortira bientôt.

-Vous vous partagez entre opéra, récital, enregistrement. Après Avignon, vous allez partir à Bordeaux et d’autres villes de France… Quels sont vos prochains engagements ?

-Dans l’immédiat des récitals avec pianiste, dans un répertoire de chambre, dont contemporain. Puis une prise de rôle dans Les Turcs en Italie de Rossini, à Zurich. Puis, en mars, et juin-juillet, une série de concerts liés à la sortie du CD, à Paris, Versailles, Aix-en-Provence… Des concerts « autour de » Rossini.

-Vous réservez à la ville de vos débuts votre retour sur scène. Vous êtes en effet jeune maman depuis le mois de juin. Dario vous accompagne dans vos tournées ?

-(sourire) Oui, il m’attend dans ma loge…

-Est-ce que la grossesse et la maternité ont une influence sur la voix d’une chanteuse, comme me l’avait dit une autre soprano, jeune maman elle aussi ?

-Dans la vie d’une femme en général, la voix évolue. Nous sommes évidemment plus soumises aux hormones, qui ont un impact sur la voix. Mais nous sommes habituées à gérer les modifications ordinaires de la voix. Il est vrai que depuis ma grossesse et même un peu avant, j’ai comme assis mes sensations : des sensations intéressantes, liées au soutien et à la souplesse vocale. Je ne pourrais pas vous parler du rendu, parce que je ne sais pas si c’est vraiment audible, mais moi je le ressens de mon côté. Je n’ai repris que depuis deux mois et demi, et j’ai encore de petites nuits (rire). Mais vous savez, ce qui est important, c’est que les chanteurs doivent en permanence régler leur instrument, en fonction du climat, de la température, des partenaires de scène, de l’acoustique de la salle…

-Vous avez vécu pendant votre grossesse un épisode douloureux, votre éviction du rôle de Pamina, à Hambourg. Est-ce un sujet que vous voulez occulter, ou pouvez-vous en parler ?

-Nous sommes au début du procès, il est donc délicat d’en parler. Je peux juste dire que nous avons eu gain de cause pour la première partie. Mais on peut dire que la situation d’une femme enceinte n’est pas forcément réglée pour les professions… indépendantes, disons, et qu’on est alors bien seules face à des décisions qu’on ne comprend pas.

-Peut-être votre cas aura-t-il fait prendre conscience, et permettra-t-il d’éviter que d’autres connaissent la même situation ?

-J’espère en effet que personne d’autre ne connaîtra la même situation. Et je suis heureuse d’avoir pu mettre des mots sur une situation dont on ne parlait pas. Et surtout, si j’ai parlé, c’est parce que je ne voulais pas laisser penser que, à cause de ma grossesse, je n’étais pas en mesure de chanter, de tenir la scène et de remplir mes contrats.

-Vous en avez sans doute aidé d’autres…

-Oui, je crois que la parole s’est libérée.

-Vous avez donc été privée du rôle espéré de Pamina. Aurez-vous bientôt un autre rendez-vous avec ce rôle ?

-Il m’avait déjà été proposé plusieurs fois, mais je n’avais pas pu l’accepter, en raison d’autres engagements. Mais ça y est, cela se précise, pour dans deux ans et quelque…

-Vous n’en dites pas plus tant que tout n’est pas signé ?

-(rire) En effet.

-Vous avez réservé à Avignon votre retour sur scène…

-C’est la ville où j’ai grandi, j’y suis attachée…

-Il y a quelques jours au Conservatoire, lors du lancement de l’opération « Un fauteuil à l’opéra » dont vous êtes marraine, vous avez lancé le souhait de revenir pour la réouverture de l’Opéra après travaux. Est-ce que le projet se précise ?

-C’était un souhait, mais on ne peut rien prévoir, d’ailleurs à quelle date ?

-La presse vous encense. Quel est le compliment auquel vous êtes le plus sensible ?

-Les compliments, je les oublie. Ce sont les critiques qui me font progresser, je me concentre sur ce qui est négatif. L’important, c’est qu’on donne de l’émotion, du plaisir au public.

-Vous avez évoqué un jour les souvenirs de vos débuts pendant le Festival d’Avignon, dans les rues, à chanter avec un quintette de vos amis du Conservatoire alors que vous étiez encore bien jeune.

-C’était marquant, parce que c’était mes premières apparitions publiques. J’ai toujours beaucoup aimé le chant a capella à plusieurs voix, comme chez Mozart.

-Avez-vous gardé contact avec ces compagnons de vos débuts ?

-Ils sont restés mes meilleurs amis.

-Avez-vous eu l’occasion de reformer le quintette ?

-(Eclat de rire) Je suis la seule chanteuse. Les autres sont juristes, attachée de presse…. En Amérique, Allemagne ou ailleurs…

-Je vous avais déjà posé cette question il y a quelques années, mais les réponses peuvent évoluer dans le temps. Si vous n’aviez pas été chanteuse lyrique, qu’auriez-vous aimé être ?

Quand je suis devenue chanteuse, je n’avais pas envie de faire autre chose. Maintenant, les fleurs m’intéresseraient, la décoration florale ; et aussi l’écriture. Et puis, pendant ma grossesse et mon accouchement j’ai découvert un métier que je trouve passionnant : sage-femme. Quelque part, en tant qu’artiste, on accouche toujours de quelqu’un. (Propos recueillis par G.ad. Décembre 2018).