Françoise Lasserre, Il Mondo alla roversa, à Avignon (février 2019)

« Que les filles s’emparent du ballon ! »

x.1.Francoise Lasserre - photo Olivier Hoffschir. 316 ko

Aux commandes de Il mondo alla roversa (Le monde à l’envers) et de l’ensemble instrumental Akadêmia qu’elle a fondé en 1986, une cheffe, Françoise Lasserre. Dans cet opéra de Goldoni-Galuppi créé en 1750 – une joyeuse fantaisie -, les femmes s’emparent gaillardement du pouvoir, dans la ligne d’Aristophane ou Marivaux… Et avec cette musique que la cheffe savoure comme « vivante, rythmée, fondée sur la danse, qui plaît beaucoup, notamment aux jeunes », le metteur en scène Vincent Tavernier a joué pleinement la carte de l’opéra-bouffe, héritier de la truculente commedia dell’arte. Rencontre avec la cheffe de l’Ensemble, Françoise Lasserre. Il Mondo alla roversa sera donné à l’Opéra Confluence d’Avignon samedi 2 février à 20h30, et dimanche 3 février à 14h30.

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Il mondo alla roversa, Le monde à l’envers : avec les femmes qui prennent le pouvoir, on est tout près d’Aristophane, que ce soit dans Lysistrata ou l’Assemblée des femmes : y a-t-il eu une influence directe ?

-Je ne saurais vous le dire. Il est évident que c’est le même sujet, avec les rôles qui s’inversent, mais je ne sais pas si Goldoni avait lu Aristophane. C’est en fait plus général. La pièce montre que le pouvoir détruit, qu’on soit homme ou femme. On retrouve la même idée chez Marivaux, dans L’Ile aux esclaves.

-La pièce met en scène trois femmes. Est-ce que chacune représente un type de caractère ou de comportement face au pouvoir ?

-Pas exactement, mais il est vrai que chacune est bien typée. L’une est équilibrée, elle veut ménager la chèvre et le chou. La deuxième use de son charme pour arriver à ses fins, ce qui est souvent considéré comme une attitude plutôt féminine. La troisième se comporte comme une furie, elle est dans l’excès, elle voudrait asseoir son pouvoir sur l’ensemble des hommes.

-Le hasard a voulu que, ces jours-ci, commence à la télévision une série policière Philharmonia, qui montre une jeune femme chef d’orchestre se heurtant au milieu machiste de l’orchestre d’Ile-de-France. Qu’en pensez-vous ?

-C’est grotesque et ridicule. Je n’en ai vu que dix minutes, il m’est donc difficile de porter un jugement. Mais le rapport avec les musiciens n’est pas du tout ce qui est présenté ici ; tout se passe d’abord dans le respect des gens. Un chef ne peut pas nommer ainsi sa petite protégée au poste de premier violon, sans concours, sans audition…

-Les femmes sont minoritaires au pupitre : Emmanuelle Haïm, Laurence Equilbey, Nathalie Stutzmann, et quelques autres… Pouvez-vous confirmer que la situation est plus difficile pour une femme ?

-C’est en fait un problème très général de l’opinion vis-à-vis des femmes. Tout se joue dans l’éducation, il faut changer le regard dès les premières années. Avec notre ensemble Akadémia (qui fête cette année ses 32 ans, NDLR), nous avons un bureau dans un quartier multiculturel, en zone d’éducation prioritaire. Nous montons un projet autour de la question : qu’est-ce qui est interdit aux filles ? L’opéra de Galuppi nous aide en ce domaine. On remet la balle au centre ; vous savez, comme au foot : que les filles s’emparent du ballon !

-La musique « ancienne » vit-elle une situation différente ?

-La situation est en effet un peu particulière. Nous travaillons avec des ensembles, où nous avons le choix des musiciens ; ou plutôt, c’est eux qui nous choisissent, ils sont des intermittents, ils n’ont pas le même statut, nous n’avons donc jamais de problème. Mais je sais que certaines de mes collègues n’ont pas cette chance, parce qu’elles ne sont pas nécessairement préparées à se confronter au pouvoir exercé par un groupe par rapport à une seule personne.

-Vous évoquez là surtout le cas des orchestres symphoniques ?

-Oui. Néanmoins, si la qualité est là, on peut s’imposer.

-Considérez-vous qu’il y ait une évolution favorable, et comment se situe la France en ce domaine ?

-Il y a une évolution, sensible un peu partout en Europe. De plus en plus de filles sortent des concours de chefs d’orchestre, et la France n’est pas trop mal placée. Je suis relativement optimiste. C’est pourquoi il faut travailler dans les écoles, et de tous les milieux.

-Vous êtes une spécialiste de la musique ancienne et musique baroque. Comment pouvez-vous définir cette musique, même si l’une et l’autre ne sont pas équivalentes… ?

-En fait, pour moi le terme de « musique ancienne » est un terme générique, qui englobe aussi la musique baroque, en fait toute la musique avant Mozart. C’est une musique d’une étonnante vitalité ; une musique instrumentale, basée sur la danse, sur le rythme, et sur l’adéquation entre le texte et la musique, qu’on soit dans l’opéra ou dans le répertoire religieux. Le public est très facilement séduit par cette musique, qui plaît particulièrement aux jeunes. J’ai le souvenir du Festival d’Utrecht, qui réunit beaucoup de jeunes, tous très enthousiastes ; et quand on les croise dans la rue, ils viennent nous parler, échanger, et nous dire combien ils l’apprécient. La musique ancienne touche plus facilement les jeunes que la musique romantique, par exemple, plus figée, plus codifiée.

-S’agissant de la pièce de Galuppi, comment l’abordez-vous ?

-Ce n’est pas totalement une création, puisqu’elle a déjà été donnée, mais à l’étranger. C’est la première fois en France. Elle est à cheval entre la commedia dell’arte, truculente, et les opéras de Mozart, avec des personnages multifacettes. Il y a six personnages principaux, divisés en deux groupes, une partie pré-mozartienne, l’autre plus « bouffe ». On est en 1750, on sent une nette évolution du genre, notamment à Venise où est créée la pièce : on va aller de la commedia dell’arte vers l’opéra-bouffe.

-Vous-même, avec le metteur en scène, comment l’appréhendez-vous ?

-C’est surtout Vincent (Tavernier) qui en a dessiné les contours. Il a accentué le côté bouffe, avec des caractères issus de la commedia dell’arte. Il joue sur les effets dynamiques des airs, sur les aspects bizarres et surprenants de la musique. Il y a beaucoup de contrastes dans la musique ; l’harmonie est plus facile que chez un Vivaldi, et c’est très dynamique. Il faut dire au public : venez rire, venez vous amuser ! Il y a beaucoup d’airs da capo, comme dans le baroque, et quelques ensembles cocasses.

-Maintenant une question plus personnelle, si vous permettez. Vous avez fait des études de mathématiques ; si vous n’aviez pas été ce que vous êtes, auriez-vous aimé être ou faire autre chose ?

-Oui, avoir d’autres capacités. Plus jeune j’étais très attirée par la recherche en mathématiques pures. Mais j’aime aussi la nature, j’aurais pu être proche de la terre. Et puis un rêve de petite fille, être archéologue : trouver la vie du passé avec les moyens modernes.

-Beaucoup de grands musiciens sont aussi très proches des mathématiques.

-C’était les quatre disciplines maîtresses dans les études antiques.

-Oui le quadrivium des sciences dites mathématiques : arithmétique, astronomie, géométrie, musique….

Qui peuvent nous ramener à Galuppi ». (Propos recueillis par G.ad. Photo Olivier Hoppschir)

 

Bio-express

x2.F. Lasserre. 8 ko

Françoise Lasserre a une formation multiple : mathématiques, puis traverso, analyse, écriture et direction d’orchestre.

En 1986, elle crée l’ensemble vocal et instrumental Akadêmia (en référence à Platon), pour des projets singuliers et coopératifs autour de musiques des XVII et XVIIIe siècles « pré-mozartiennes » mais aussi des répertoires les plus larges. Elle engage toute son énergie notamment dans la médiation culturelle auprès de publics divers.

Ses concerts et CD (plus de 15) sont unanimement salués et couronnés.

Françoise Lasserre travaille dans un esprit « humaniste », attentive aux individus et à leur approche personnelle de la musique, jetant des ponts entre baroque et contemporain, en Europe, Russie et Etats-Unis. Elle a même monté un « Orphée » baroque et multiculturel en Inde. Et promeut et accompagne jeunes musiciens et jeunes chefs.

 

 

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