Florian Laconi, ténor (« Chiaro di luna », Avignon, 28-10-2018)

Florian Laconi. Harcourt, poussé

C’est un projet qui lui trottait dans le cœur depuis longtemps, et qu’un voyage récent en Grèce a ravivé de manière pressante. En clôture de la 2e Semaine italienne d’Avignon, le ténor Florian Laconi proposera « Chiaro di luna », « Clair de lune », un récital qui appelle à l’intimité, dans la proximité de la salle du théâtre des Halles.

Nous venons de l’entendre à Marseille, dans la tournée des lauréats du concours des Voix nouvelles (6 octobre 2018), nous allons le réentendre deux fois à Avignon avant la fin de l’année, et nous allons découvrir dans ce récital inédit une autre facette de l’artiste – et de l’homme -.

Rencontre avec un artiste chaleureux, dont la voix est illuminée de tout le soleil de la Méditerranée…

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-Florian Laconi, il paraît que ce récital est né de votre désir de remonter à vos origines méditerranéennes. Racontez-nous la genèse de ce projet.

-C’est un désir que j’avais depuis très longtemps. En retournant récemment dans les pays du pourtour de la Méditerranée, j’ai ressenti des émotions très fortes, que ce soit en Corse, en Sardaigne (mes grands-parents, ou du moins une partie, sont sardes), en Grèce, et cela a ravivé cette envie. Et ce qui devait à l’origine n’être qu’un récital de chansons napolitaines se transforme en sérénades méditerranéennes ; en diverses langues, français compris puisqu’il y a dans le français également quelque chose qui me ramène vers mes origines.

Chiaro di luna crédit Dist de Kaerth

-Vous l’avez conçu comme un récital…

-J’aime travailler sous différentes formes musicales, que ce soit avec un orchestre, ou simplement avec un piano. Et ici dans l’intimité de la sérénade, avec deux guitaristes. Pour les raisons pratiques d’abord : c’est un spectacle qui peut se jouer n’importe où, sans le souci de trouver un piano. Dans un appartement, un hall de théâtre, une petite ou une grande salle. L’important, c’est de pouvoir aller vers le public sans contrainte.

-Il s’agit d’une création ?

-C’est la première fois que « Chiaro di luna » sera sous sa forme complète. Nous l’avons proposé en forme promotionnelle dans des appartements privés, le mien d’abord ; nous étions à 2 mètres du public, on pouvait ressentir et partager les réactions les uns des autres ; cela permet de trouver des couleurs vocales différentes. J’ai envie de chuchoter dans les oreilles qui seront près de moi. Je crois que le théâtre des Halles, à Avignon, permet cette configuration de proximité, avec du public tout près des artistes, et même, je crois, autour de la scène.

-Vous êtes lorrains tous les trois, je crois, vous-même et les deux guitaristes, ou du moins vous vivez en Lorraine. Comment des hommes des brumes lotharingiennes voient-ils la Méditerranée ?

-(Rire) C’est pire que ça ! Les deux guitaristes sont, l’un égyptien l’autre croate.

-Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Par des connaissances communes. Ils sont tous deux professeurs de guitare au Conservatoire de Luxembourg-ville. Et très vite on s’est bien entendus ; on a déjà nos petits rituels entre nous. Ce « Chiaro di luna », c’est 100% nous. Il y a des airs connus, parfois complètement réadaptés.

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-Comment sera organisé le récital ? Un fil rouge ?

Comme un voyage autour de la Méditerranée. Avec les langues méditerranéennes, les compositeurs méditerranéens, les musiques méditerranéennes. Je chanterai, et il y aura aussi des duos de guitares ; d’abord pour reposer ma voix, mais aussi pour faire entendre des compositeurs divers, espagnols, grecs. Ce sera aussi un voyage qui traversera les époques, du XVIe siècle jusqu’au XXIe siècle, avec un hommage, par exemple, à Mikis Theodorakis, dans ses compositions instrumentales et même ses chansons populaires. Nous n’avons pas voulu de grandes chansons napolitaines pour le feu d’artifice final. On ira des pages d’opéra, à l’Italie du XVIe siècle, puis en Corse, puis ailleurs… C’est une espèce d’Odyssée…

-C’est le mot auquel je pensais justement.

-Je suis un grand fana de culture antique, de mythologie grecque et romaine. C’est donc un périple, un grand voyage autour de la Méditerranée qui fonde nos racines. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la forme finale, car je suis en perpétuelle recherche.

F. Laconi

-On vous connaît en effet comme un perfectionniste.

-Je compte ajouter un jour des chansons croates, mais je n’ai pas eu le temps de les exploiter comme je le voulais. Je dois me former à la langue croate, et j’ai tout un travail de prononciation à peaufiner.

-Vous pratiquez le français, l’italien…

-Je comprends aussi le russe, et le sarde, que j’ai entendu tout petit ; mais le sarde, c’est un peu de l’italien aussi.

-Quel est le rapport d’un chanteur lyrique à la langue qu’il chante ? Est-il plus facile de chanter dans sa propre langue ou non ?

-Je suis passionné par les langues. J’ai un grand plaisir à chanter dans diverses langues, même si certaines, plus cyrilliques pourrait-on dire, sont plus difficiles. J’aime entendre la musique de diverses langues, entendre parler grec, arabe… Quand je regarde un film étranger, le préfère le voir en v.o. Etant allé en Grèce il y a quelques mois, j’ai eu envie d’intégrer de la musique populaire grecque ; j’ai très vite compris la prononciation, même si je ne connais pas la langue, mais avec l’envie de l’apprendre.

-Le grec moderne est très chantant, à l’exception des gutturales, presque germaniques. Mais, pour revenir au lyrique…

-J’ai une énorme chance, je suis français. Je veux dire par là que je parle une des langues les plus difficiles à parler et à chanter. Je crois que je suis un bon défenseur du répertoire français, et sans trop de difficulté. Mais il m’est arrivé de devoir apprendre des opéras dans des langues difficiles : deux opéras de Janacek, et Eugène Onéguine ; et je ne parle pas de la musique de Janacek elle-même ! Mais ç’a été un gros travail pour restituer ces langues. C’est un vrai exercice ; je ne comprends pas ce que je dis ; si, je sais ce que je dis, je connais la signification de ce que je chante, mais je ne comprends pas les mots, les phrases ; je ne sais pas, par exemple, si le mot est à la fin de la phrase, comme en allemand, et où se placent les différents éléments de la phrase : c’est très frustrant. C’est pourquoi il est plus simple, à mon avis, et plus agréable, de chanter dans une langue que l’on maîtrise. J’ai fait 7 ans d’allemand à l’école ; sans être un germaniste accompli, les mots dans cette langue me parlent. Je crois en fait qu’on peut s’épanouir tout particulièrement dans une langue que l’on maîtrise.

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-Néanmoins est-ce que, dans sa propre langue, un chanteur ne risque pas de se laisser aller à un faux naturel, qui n’assurerait pas nécessairement l’intelligibilité pour les auditeurs ?

Je comprends bien la question. Je préfèrerais moi-même qu’on comprenne ce que je dis, plutôt que la qualité du son. Mettre des sous-titres en français sur un opéra français, en France, c’est pour moi un blasphème total ! Le problème est que la langue française dans l’opéra n’est pas suffisamment défendue. A l’étranger on a un coach en tchèque, en russe, en italien, si le chef est italien, ou un chanteur ; mais en France, même des chanteurs étrangers n’ont pas de coach français. Ce n’est pas un reproche, c’est un constat. Or de plus en plus d’étrangers viennent chanter en France. Le public a besoin de comprendre le chant ; il comprend facilement l’intrigue, mais il a besoin, de surcroît, de comprendre les mots qu’on chante. Moi, en tant qu’élève de Gabriel Bacquier, je suis un défenseur de la prononciation française. Alain Varicaud, qu’on connaît, ou Brynn Terfel, ne parlent pas un mot de français, et ils ont pourtantdans le chant français une prononciation impeccable ; dans Mefisto par exemple, peu de Français le chantent comme lui ! C’est la même chose en italien, en allemand, en français, il faut une langue impeccable, car elle apporte énormément à l’intrigue, au spectacle. Ce magnifique opéra des Dialogues des Carmélites, par exemple, le voir surtitré ne m’intéresse pas ; ce que je veux c’est entendre la musique de Poulenc avec le chant des paroles de Bernanos.

-Vous parlez de Gabriel Bacquier ; quel souvenir gardez-vous de lui ?

-Une véritable dualité. Il a été mon maître pendant des années, j’ai suivi ses master-classes même sans prendre des cours, pour le plaisir de l’entendre. J’ai beaucoup d’anecdotes évidemment sur lui, il m’a donné beaucoup de documents rarissimes de productions qu’il a filmées, enregistrées, que j’aime énormément. Il était un bon exemple de l’esprit de troupe, de camaraderie. Aujourd’hui on ne connaît que des productions où tout le monde rentre chez soi le soir, c’est particulièrement triste… Quand j’ai débuté, il y a 20 ans, dans l’opérette j’ai eu la chance de rencontrer de vieux brisquards qui vivaient encore dans cet esprit.

-Et vos souvenirs de scène de Gabriel Bacquier ?

-Je ne l’ai pas connu sur scène. Je n’ai pas connu ce Don Juan que tout le monde a admiré. Mais la distinction de ce monsieur, dans Scarpia ou Don Giovanni ! Il était la classe incarnée ! Ce genre de personnage pouvait être à la fois blanc et noir, et moi j’adore ça. Par ailleurs nous avons partagé ensemble de très grands moments de fous rires.

-C’est un personnage haut en couleur…

-Je le suivais par simple envie d’être avec lui. Mais il est vrai qu’il avait le verbe haut, et le mot très vert. Quand on est Gabriel Bacquier dans les années 50, on peut se permettre de dire merde à son chef ; il me conseillait de faire de même : « si ça ne te plaît pas, tu annules » ; « mais moi, monsieur Bacquier, je ne peux pas me le permettre ; j’ai 20 soirs de spectacle par an, vous en avez 300 ! »

-Vos projets à court et moyen terme ?

-De jolies choses. Je suis heureux de cette saison. Il y a d’abord la reprise d’Hérodiade de Marseille à Saint-Etienne avec une nouvelle distribution, une belle distribution. Ensuite le concert des 3 ténors français à Avignon, puis je jouerai Pluton dans Orphée aux Enfers de fin d’année toujours à Avignon. Ce sera ensuite Tosca en janvier à l’opéra de Metz, puis mon 1er Tamino ! C’est mon ami Benjamin Pionnier, directeur de l’opéra de Tours (et chef, succédant à Jean-Yves Ossonce en 2016, ndlr), qui m’a sollicité par défection d’un chanteur ; je pensais que jamais on ne me le proposerait ; ce sera une belle incursion chez Mozart. Puis Carmen, mon tube, à Saint-Etienne, la production de Rennes, de Nicola Berloffa dont j’aime beaucoup le travail ; c’est lui qui avait fait Le Voyage à Reims pour le CFPL…

-Une belle production en effet.

-Il avait mis en scène également les Contes d’Hoffmann à Saint-Etienne. Il a beaucoup de goût, beaucoup d’idées, et fait de très belles productions.

-Je suis étonnée que Tamino ait pu vous faire rêver.

-(Rire) J’aime les personnages que tout le monde considère comme niais, mièvres, fades. Comme Ottavio également. Je suis l’avocat des causes perdues (rire). Je tiens à les défendre. Je pense qu’on ne les donne pas aux ténors qui en ont la voix. Or Tamino n’est pas du tout un Ottavio, pas du tout un ténor léger mozartien. Je serai avec une Américaine. J’aurai fait toute ma carrière avec Florestan, Don José, Tamino. J’ai envie de faire un Tamino plus mordant ; ce n’est pas Samson, mais il y a quelque chose de plus organique à sortir de ce personnage. Pensez à Wunderlich (Friedrich Karl Otto, dit Fritz Wunderlich, 1930-1966, ndlr), ce n’est pas un ténor léger. Tamino n’est pas non plus l’Almaviva du Barbier.

-A bientôt donc le plaisir de vous réentendre à Avignon : le 28 octobre, puis dimanche 9 décembre pour le concert des 3 ténors français, enfin pour les fêtes de fin d’année dans un Offenbach qui sera sans doute croquignolet. (G.ad.)