« Suittes dans le goust françois »

Notes de Jean-Marc Aymes

Ce programme se veut un petit panorama d’un genre qui a marqué profondément la musique pour clavecin durant les XVIIème et XVIIIème siècles : la « suite de danses à la française », magnifiée par des compositeurs comme Bach ou Rameau et dont les origines remontent pourtant au XVIIème siècle.

Les Français ont toujours apprécié et pratiqué la danse. La musique composée pour l’accompagner alternait différents types de danses, que l’on commença à grouper pour former de véritables suites chorégraphiques. La succession qui s’imposa bientôt fut Allemande, Courante et Sarabande, à laquelle la Gigue s’ajouta vers le milieu du XVIIème siècle. Si les pièces musicales étaient bel et bien destinées au début à être dansées, leur interprétation sur des instruments solistes comme le luth ou le clavecin provoqua un détachement de la pratique chorégraphique. La danse ne devient progressivement qu’un « souvenir », et la musique, de plus en plus élaborée, se suffit à elle-même.

Le premier à avoir posé les bases de la succession « classique » – Allemande, Courante, Sarabande, avec ou non une Gigue – ne fut pourtant pas un Français. Il s’agit en effet de Johan Jakob Froberger, né à Stuttgart, organiste de l’empereur d’Autriche, ayant par deux fois étudié en Italie, notamment auprès du grand Frescobaldi. Froberger, dans le premier recueil important qu’il nous laisse (un somptueux manuscrit de 1649 dédié à l’empereur d’Autriche), nous offre une série de pièces dans le style libre (toccatas), dans le style contrapuntique plus ou moins sévère (fantaisies, capricci…), et enfin dans ce style si particulier, si français : la suite de danses. Le compositeur avait connu la musique des français, notamment le grand Jacques Champion de Chambonnières, par divers manuscrits. Il instaure dès les six suites du livre de 1649 l’ordre « allemande, courante, sarabande » (il n’y qu’une seule gigue). Dans pratiquement toutes les autres suites qu’il laisse, la gigue s’ajoute aux autres danses, mais l’ordre de celles-ci varie. Ainsi, on trouve fréquemment allemande, gigue, courante, sarabande. La suite proposée ce soir est typique des œuvres de ce grand soliste international que fut Froberger. Il fit en effet une longue tournée de concerts à travers l’Europe, qui dura plus de deux ans, et pendant laquelle il affronta différentes péripéties. Musicien génial, il sublima certaines de ces dernières en en faisant… des allemandes ! Ainsi, cette Lamentation qui rappelle un épisode malheureux durant lequel le compositeur se fit dépouiller et rosser par des soldats inconvenants… L’œuvre de Froberger regorge de ces tableaux qui rendent sa musique si attachante et souvent si émouvante. Le reste de la suite illustre l’art de Johan Jakob pour faire sonner le clavecin d’une manière qui lui est unique, subtilement rythmée, avec un goût parfait pour ménager les surprises harmoniques.

Cet art de faire sonner l’instrument impressionna vivement les musiciens français que rencontra Froberger lors de son passage à Paris en 1652. Parmi ceux-ci, se trouvait l’oncle de François Couperin, Louis Couperin, alors jeune organiste venu de sa Brie natale. Il fut tellement frappé par ce style mêlant le goût français aux nouveautés venues d’Italie qu’il composa une pièce « à l’imitation de Mr Froberger ». C’est pourtant dans un ordre fort dispersé que les pièces que Louis Couperin nous a laissées durant sa brève existence nous sont parvenues. En effet, plutôt que de proposer les danses dans la « classique » alternance allemande-courante-sarabande-gigue, les principaux manuscrits contenant la musique du génial Louis proposent plusieurs danses dans le même ton : le musicien est libre de former lui-même sa suite, allant piocher ici ou là les pièces qu’il trouve le plus à son goût, reformant ainsi sa propre suite. L’ordre « allemande-courante (pouvant être doublée, comme l’indique le nombre des courantes proposées)-sarabande » semble toutefois s’imposer.

Ces danses sont suivies d’une gigue, mais plus souvent encore d’une chaconne ou d’une passacaille, et de pièces plus spécifiques (gaillarde, pièce « de genre »…). Traditionnellement, la suite de danse est introduite par un prélude « non mesuré », c’est-à-dire dont l’interprétation rythmique est laissée au libre jugement de l’interprète : on peut assimiler cette forme « libre » à la toccata pratiquée par les Italiens et les Allemands. La suite proposée ici est donc le fruit d’un choix personnel parmi la merveilleuse musique du compositeur.

Le modèle de la suite « à la française » pour clavier s’est rapidement répandu en Europe. On le retrouve particulièrement en Angleterre, mais surtout en Allemagne. Un de ceux qui l’a le plus repris est Johann Adam Reinken. Même s’il est né aux Pays-Bas, c’est à Hambourg qu’il fit sa carrière musicale, influençant considérablement la riche vie musicale de l’Allemagne du Nord. La série de suites, où l’on retrouve systématiquement l’ordonnance classique allemande-courante-sarabande-gigue, illustre son génie aimable et plaisant. Sa musique, non exempte de subtilités contrapuntiques, révèle parfois de savoureux parfums « populaires » : le thème de la gigue de la suite proposée ici, par exemple, semble évoquer une chanson de ces marins qui peuplaient les nombreuses tavernes de Hambourg. La musique de Reinken a d’autre part eu une considérable influence sur le jeune Johann Sebastian Bach, qui copia et « améliora » certaines des suites de son aîné.

Loin de la fumée des tavernes du nord de l’Allemagne, c’est toute la fierté, parfois même la morgue, de la Cour du Roy Soleil que l’on respire dans la musique d’Anglebert. Lorsqu’il publia ses Pièces de clavecin en 1689, Jean Henry, d’origine bourgeoise, mais qui s’était « anobli » en affublant le surnom de son père, Anglebert, d’une particule, était Ordinaire de la Musique de la Chambre du Roy pour le clavessin. Il tenait d’autre part le continuo pour les opéras de Lully, alors musicien préféré de Louis XIV. Dans le livre d’Anglebert, à côté de transcriptions d’airs du fameux Lully, on

trouve principalement quatre grandes suites de danses, dans lesquelles l’ordonnance allemande-courante(s)-sarabande(s)-gigue est strictement observée, généralement précédée d’un prélude non mesuré. Ces suites de pièces sont suivies d’autres danses comme la gaillarde ou la chaconne, ou bien de pièces de caractère comme les variations sur les Folies d’Espagne, air particulièrement à la mode (peut-être hommage à la Reine, d’origine espagnole). L’écriture d’Anglebert est surtout caractérisée par un foisonnement incroyable d’ornements et une manière fort personnelle de faire sonner l’instrument. Contrairement à la poésie et à l’émotion qui règnent dans la musique de Louis Couperin, nous sommes clairement ici en présence d’un art qui veut éblouir et impressionner.

Johann Sebastian Bach, qui possédait un exemplaire des Pièces d’Anglebert, ne fut certainement pas insensible à une telle « manière française ». Dans ses années de formation, à côté de l’apprentissage de l’art italien, il se forma au goût français, comme en témoigne sa réinterprétation des suites de son aîné Reinken, et ses propres suites dans le style français, dans le but évident d’acquérir la maîtrise de tous les styles pratiqués à son époque. Dans cette « manière française », il produisit trois livres de suites qui sont sans doute les sommets du genre : les suites « anglaises », toutes précédées d’un grand prélude (Bach les désigne d’ailleurs parfois comme « suites avec leur prélude »), les suites « françaises, et enfin les partitas, elles aussi généralement précédées d’un prélude. Les Suites Françaises furent composées lorsque Bach était maître de chapelle à Köthen. Cinq, plus ou moins complètes, sont incluses dans le livre d’Anna Magdalena Bach, qui date de 1722. Les six figurent dans plusieurs manuscrits, dont un semble de la main même du compositeur. Elles reprennent la succession classique allemande-courante-sarabande-gigue, mais Bach insère, généralement entre la sarabande et la gigue, d’autres danses comme la gavotte, la loure, l’ « air »… Par leur équilibre entre charme mélodique et science contrapuntique, la richesse des allemandes, la verve rythmique des courantes, l’émotion des sarabandes, la grâce et l’humour des danses additionnelles, et la maîtrise polyphonique des gigues, les Suites Françaises s’imposent comme un sommet de la littérature pour clavecin.(Jean-Marc Aymes)

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