Moussorgski (1839-1881), Boris Godounov (1869)

 

L’Opéra de Marseille présente la version originale de Boris Godounov de Modeste Moussorgski. Boris Godounov de Modeste Moussorgski est l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire du théâtre lyrique. Il est aussi l’un des plus sombres. Puisant dans l’histoire de la Russie, le compositeur a fait du peuple le héros de son opéra, dans la ligne de son aîné Mikhaïl Glinka (1804-1857). Comme lui, il puise également dans le folklore russe et les chants orthodoxes. Sa doctrine, traduire la vérité dans une langue musicale sincère, allait inspirer des compositeurs comme Leoš Janáček (1854-1928) et Alban Berg (1885-1935). A l’instar de Richard Wagner (1813-1883), son aîné d’un quart de siècle, Modeste Moussorgski signe dans le deuxième de ses quatre opéras, mais le seul complet, à la fois le livret et la musique. Prenant ses sources dans l’histoire de son pays et de ses propres ancêtres, le compositeur russe s’inspire librement de la tragédie historique éponyme d’Alexandre Pouchkine (1799-1837) et de l’Histoire de l’empire de Russie de Nikolaï Karamzine (1766-1826). Comme le roi Macbeth chez Shakespeare, Boris Godounov (v.1551-1605) est réputé être devenu tsar en 1598 après avoir assassiné le tsarévitch Dimitri, le plus jeune des fils d’Ivan IV dit « le Terrible », alors que celui-ci se serait en vérité tué lui-même accidentellement d’un coup de couteau lors d’une crise d’épilepsie.

La genèse de Boris Godounov est longue et difficile. En 1863, le plus novateur des membres du Groupe des Cinq russe entreprend la composition de Salammbô, opéra d’après Gustave Flaubert (1821-1880) dont il écrit lui-même le livret. Laissant cet ouvrage inachevé, il en reprendra des éléments dans Boris Godounov. En 1868, après avoir renoncé à l’opéra le Mariage tiré de l’œuvre de son compatriote Nicolas Gogol (1809-1852), il entreprend Boris dont il achève la première version en sept scènes en décembre 1869. Il présente aussitôt la partition à la direction des Théâtres impériaux en vue de représentations, mais une fin de non-recevoir l’attend par courrier du 17 février 1871. « Pour ce qui est des bonshommes dans Boris, écrit-il à Rimski-Korsakov le 23 juillet 1870, les uns ont trouvé que c’était une bouffonnerie (!), tandis que d’autres en ont perçu le tragique. […] La scène de l’auberge en a déconcerté plus d’un. » Moussorgski décide alors d’entreprendre sans attendre une seconde version, cette fois en un prologue et quatre actes, qu’il achève l’année suivante, tenant compte des recommandations du comité de lecture. Il se lance ensuite dans une série de démarches pour faire connaître son opéra, auditions privées, exécution en concert le 3 avril de la Polonaise extraite du troisième acte, dépôt de la nouvelle partition au comité de lecture le 29 avril. Le 5 février 1873, trois tableaux de Boris Godounov sont portés à la scène au Théâtre Marie de Saint-Pétersbourg, qui donne la création de l’intégralité de l’opéra le 27 janvier 1874. C’est non pas la version de 1872 de Boris Godounov ni l’une des deux révisions de Nikolaï Rimski-Korsakov ni même celle de Dimitri Chostakovitch que présente l’Opéra de Marseille, mais l’original de 1869, récit sombre et serré de la grandeur et de la décadence du tsar Boris Godounov, sans digressions ni ambiguïtés, et plaidant non pas la culpabilité de Boris mais lui laissant le bénéfice du doute. Tandis que la version de 1872 se conclut sur la plainte de l’innocent, celle de 1869 se termine sur la mort du tsar. Cette version de 1869 compte sept scènes.

(1).Dans le monastère de Novodievitchi à Moscou où il fait retraite, Boris (basse) refuse la couronne impériale que la foule, manœuvrée par les boyards et par la police, le conjure d’accepter.

(2).Sur la place des cathédrales, Boris est couronné sous les acclamations du peuple.

(3).Dans le couvent de Tchoudovo, à quatre-vingts kilomètres de Novgorod, pendant que le vieux moine Pimène (basse) rédige une chronique évoquant l’assassinat du tsarévitch, le jeune moine Grigori (ténor) s’éveille et exprime ses prétentions au trône impérial en se prétendant le tsarévitch Dimitri réputé assassiné.

(4).Dans une auberge à la frontière lituanienne, la police recherche Grigori, qui s’est échappé du couvent de Tchoudovo et qui se trouve précisément en ce lieu en compagnie de deux moines vagabonds et ivrognes, Varlaam (basse) et Missaïl (ténor).

(5).Au Kremlin, dans ses appartements, Boris est en compagnie de ses enfants Xania (soprano) et Fiodor (mezzo-soprano). Le prince Vassili Chouïski (ténor) l’avertit de l’entreprise de Grigori, ce qui provoque chez le tsar appréhensions et remords.

(6).Sur le parvis de la cathédrale Saint-Basile, au milieu d’une foule criant misère, Boris rencontre l’Innocent (ténor), qui chante sa solitude et son désespoir.

(7).Dans l’enceinte de la Douma, les boyards, convoqués par Boris, tiennent une assemblée tumultueuse habilement contrôlée par Chouïski. Au comble de l’angoisse après le récit de Pimène, Boris fait ses adieux et meurt.

La noirceur, la concision et la violence du propos est soulignée par l’orchestration intentionnellement mal dégrossie de Moussorgski que d’aucuns considèrent comme un mélange de génie et d’amateurisme, alors-même que les singularités harmoniques et la verdeur cuivrée donnent à l’ouvrage sa parure à la fois sauvage et flamboyante. (Bruno SERROU).

« J’ai dirigé Boris Godounov à Liège en 2010, et je suis heureux de pourvoir à nouveau le diriger à Marseille. Boris Godounov est un ouvrage qui peut être joué suivant une dizaine de versions différentes, avec des scènes rajoutées au fil des années et d’autres compositeurs comme Rimski-Korsakov et Chostakovich l’ont revisité à leur guise. En 2010, j’ai dirigé une version basée sur l’édition de 1872. À Marseille, j’ai décidé de reprendre la version originale de 1869, en sept scènes. Je trouve cette version très dramatique, sans falbala, centrée sur le personnage de Boris. Justement elle s’achève avec un des moments les plus beaux de cet ouvrage, la mort de Boris. » (Paolo ARRIVABENI, janvier 2017).

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